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Québec refuse de rendre gratuit un médicament essentiel à la prévention du sida

Québec refuse de rendre gratuit un médicament essentiel à la prévention du sida

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Tous les jours, lorsqu’arrive 13 h, le cellulaire d’Alex* sonne. Il sort alors un pilulier de sa poche et gobe un petit granule bleu. «C’est l’heure de ma PrEP», glisse-t-il avant d’avaler sa gorgée d’eau.

La prophylaxie préexpositoire, communément appelée PrEP, lui permet d’avoir des relations sexuelles non protégées avec des gars séropositifs, sans craindre d’être infecté par le VIH.

«Je couche avec beaucoup de gars différents. Souvent, je ne connais pas leur état de santé. Même quand on met un condom, il y a toujours la peur qu’il brise pendant qu’on le fait», confie Alex, ouvertement bisexuel et polyamoureux.

Les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes forment toujours le groupe le plus à risque de contracter le VIH. Prescrite au Québec depuis 2013, la PrEP est rapidement devenue demandée dans les milieux gais.

«Pour beaucoup d’hommes homosexuels, c’est très intéressant. On parle de 92 % d’efficacité. À la clinique, aucun des 2000 patients sous PrEP n'a été testé séropositif depuis cinq ans», s’enthousiasme le Dr Réjean Thomas, fondateur de la clinique L’actuel, spécialisée dans le traitement et la prévention des ITSS.

Le Dr Réjean Thomas
Photo Le Journal de Montréal, Hugo Duchaine
Le Dr Réjean Thomas

Un prix raisonnable

«Pour 89 $ par mois, ça vaut la peine. Ça revient quand même moins cher que si j’avais toujours à prendre le traitement d’urgence chaque fois où j’ai peur d’être infecté», conclut Alex, satisfait que la RAMQ couvre la plupart des frais qui y sont associés.

Sauf que lorsque la PrEP a été autorisée, l’État assumait 90 % du coût. Depuis, le prix du médicament a chuté, comme a pu le remarquer Alex sur sa dernière facture.

Or, il débourse toujours 89 $ au comptoir de la pharmacie. L’assurance médicaments ne paye plus que 63 % d'une dose mensuelle.

En d’autres mots, le gouvernement économise, mais pas les utilisateurs de la PrEP. «Si le gouvernement avait continué de mettre le même montant, le médicament serait gratuit», gronde Alex.

Pas de réduction de prix en vue

Alex n’a pas pris une pilule de trop; le coût brut de la PrEP a bel et bien diminué.

Comme c’est souvent le cas dans l’industrie pharmaceutique, l’arrivée d’un médicament générique a fait chuter les prix. Le Truvada, premier médicament breveté à servir de PrEP, coûtait 830 $ en tout. Aujourd’hui, le Tenofovir vaut 242 $.

C’est ce qui a poussé la Colombie-Britannique à offrir la PrEP gratuitement aux personnes à risque d’être exposées au VIH. Au Québec, par contre, pas question pour l’instant d'emboîter le pas.

«Ils ont un modèle complètement différent du nôtre. Au Québec, le prix de la PrEP est indexé selon le revenu de la personne. Si quelqu’un qui est bénéficiaire de l’aide sociale veut avoir accès à la PrEP, ce sera gratuit pour lui», plaide la porte-parole du ministère de la Santé, Noémie Vanheuverzwijn.

Réjean Thomas se garde bien de critiquer le régime d’assurance médicaments. «Le Québec a été la première province à couvrir une partie du coût de la PrEP. Le gouvernement a toujours soutenu les différentes initiatives pour contrer le virus du SIDA. Les compagnies d’assurance privées couvrent aussi la PrEP», tient-il à rappeler.

À moyen terme, Québec devrait cependant sérieusement étudier l’option de la gratuité, non seulement pour la PrEP, mais aussi pour tous les médicaments qui traitent le VIH, d’après lui. «Dès qu’il y a un coût à un médicament, ça repousse des gens qui en auraient besoin. J’ai vu beaucoup de patients dans mon bureau qui m’ont confié avoir arrêté la PrEP à cause du prix.»

Une visite chez le médecin qui dérange

La quasi-totalité des patients du Dr Thomas sont des hommes gais, mais il remarque que de plus en plus de travailleuses du sexe, qui forment un autre groupe à risque, viennent se faire prescrire la PrEP à la clinique qu'il dirige

De quoi réjouir Réjean Thomas, mais qui laisse de glace Sandra Wesley-Hartman, directrice de Stella, un organisme qui défend les droits des travailleuses du sexe. «Celles qui demandent la PrEP ne sont pas celles qui en ont le plus besoin. Jamais une fille en situation de vulnérabilité ne va aller voir son médecin pour demander la PrEP dans le contexte actuel.»

Sandra Wesley-Hartman
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Sandra Wesley-Hartman

C’est que chaque personne à qui on prescrit la PrEP doit rencontrer son médecin tous les trois mois.

«Il faut assurer un suivi pour voir si ça fonctionne. La PrEP ne protège pas contre les autres ITSS, on passe donc un test de dépistage chaque fois. La PrEP a permis à plein de monde qui n’avait pas vu un médecin depuis des années d’être suivi», se félicite Réjean Thomas

Sandra Wesley-Hartman, elle, voit toutefois les choses d’un autre œil. «Le réseau de la santé est encore discriminatoire pour les travailleuses du sexe. Par exemple, quand un médecin voit qu’on a des enfants, il va systématiquement appeler la DPJ. On a trop à perdre d'aller chez le médecin aux trois mois.»

Mamans dans plusieurs cas, celles qui exercent le plus vieux métier du monde le font souvent à temps partiel pour arrondir les fins de mois. «Plusieurs travaillent dans les hôpitaux. Avec la numérisation des dossiers médicaux, il n’y a plus rien de confidentiel. Tout peut se savoir. Ça veut dire que ton boss peut apprendre que tu es travailleuse du sexe.»

Si certaines redoutent d’être mises à pied, pour d’autres, c’est carrément du Canada qu’elles craignent d’être renvoyées. «Plusieurs sont des migrantes. Elles n’ont pas les mêmes droits que les citoyens canadiens. Si un douanier ou un policier trouve une boîte de PrEP dans son sac à main et qu’il la soupçonne d’être une travailleuse du sexe, ça peut être suffisant pour se retrouver devant l’immigration et risquer de se faire expulser», s’insurge Sandra Wesley-Hartman.

L’envers de la pilule

Un enjeu qui est donc loin d’être prioritaire et qui en soulève d’autres, bien plus importants pour le groupe que Sandra Wesley-Hartman défend. La directrice générale de Stella admet quand même que si la PrEP était couverte à 100 % par l’État, plus de travailleuses du sexe y consentiraient.

Elles seraient mieux armées contre le sida, mais il y a fort à parier que plus de clients réguliers se la feraient aussi prescrire. «Ils ne se sentiraient plus obligés de porter le condom», anticipe-t-elle. Or, la PrEP ne protège pas contre les grossesses, les hépatites et les autres ITSS.

Bref, la gratuité de la PrEP pourrait finalement s'avérer être un couteau à double tranchant, pour les travailleuses du sexe du moins. 

*nom fictif