/misc
Navigation

C’est l’histoire d’une fille, comprends-tu ?...

Coup d'oeil sur cet article

Appelons-la Julie, pour les besoins de la cause...

Dans la vraie vie, vous avez peut-être déjà vu Julie sur scène. Elle n’a pas encore son premier «one-woman show» derrière la cravate, mais elle travaille fort pour que ça se concrétise sous peu.

Elle est dans le milieu depuis plus de dix ans. Elle a fait la trajectoire normale : formation, soirées d’humour, auditions pour les galas, la télévision, etc.

Elle vit de son art. Elle ne fait pas une fortune. Il y a des fins de mois sur la carte de crédit, mais elle accepte l’insécurité de son milieu.

Elle pourrait vous raconter tous les moments extraordinaires qu’elle a vécus en dix ans. Elle se souvient des ovations debout, des commentaires élogieux après ses spectacles, des amitiés qu’elle a construites avec des artistes plus enracinés.

Mais elle a aussi quelques histoires à faire sacrer les moins féministes d’entre nous...

De l'argent dans le décolleté

Elle s’est faite dire : «Moi, je préfère ne pas prendre de femmes dans mon équipe... c’est trop sensible. Ça prend tout personnel».

Elle a reçu un cachet dans «sa craque» de poitrine.

Elle a perdu une opportunité de jouer parce qu’elle n’a pas accepté de faire une faveur sexuelle à un organisateur de soirée d’humour.

Et quand elle a voulu se plaindre, on lui a répondu qu’elle n’avait qu’à éviter ces personnes, à ne pas en parler... parce que ça ne va servir à rien... parce que ça va seulement lui nuire.

On s’entend, c’est loin d’être la majorité des gens dans l’industrie et du public qui se comportent comme ça, mais ça n’en prend que quelques-uns pour faire mal, et parfois très mal.

Ça fait maintenant 12 ans que j’explore le monde de l’humour, et ça fait 12 ans que mes oreilles frisent, que mes orteils se crispent et que mes sourcils défoncent le plafond en constatant certains comportements.

Parce que Julie n’est pas la seule.

Parce que ça fait 12 ans que je lis, j’écoute, j’analyse, et que je note les difficultés que rencontrent les femmes en humour, que ce soit au Québec, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne et que je cumule les mêmes stéréotypes qui gardent les femmes dans un niveau inférieur aux hommes :

  • «Une femme, c’est moins drôle qu’un homme.»
  • «Une humoriste, ça fait un humour de femme.»
  • «Une humoriste trop belle sur scène va créer de la jalousie chez les femmes dans le public.»
  • «Les femmes sont biologiquement moins drôles, car c’est les hommes qui doivent les faire rire pour les charmer et assurer la survie de l’espèce.»

Est-ce que je dois en ajouter ?

Lise Dion l’a répété, tout comme Cathy Gauthier, Mélanie Ghanimé, Virginie Fortin, Mélanie Couture et tant d’autres : elles sont des humoristes, pas des «femmes humoristes». On ne dit jamais un «homme humoriste». On dit un humoriste, point final.

Si le public en général ne crie plus souvent «Ah non ! Pas une fille !» quand une humoriste monte sur scène, certains agissements demeurent et des nouveaux s’ajoutent, grâce aux réseaux sociaux.

Des messages... douteux...

Petit exemple des plus actuels : le nombre de photos d’organes génitaux masculins que les femmes de l’humour reçoivent de parfaits inconnus... qui eux pensent que les artistes se délectent de «dick pics» à temps perdu. Voyons donc !

Mais les choses changent. Les derniers mois en ont bousculé plusieurs, autant des femmes que des hommes. Et de toutes les histoires horribles qui ont été racontées, je me réjouis d’une chose en particulier : enfin, on prend nos femmes de l’humour au sérieux.

Et leurs collègues masculins ont sauté dans le train.

Dénoncer

Dénoncer. C’est tellement plus facile à dire qu’à faire. Il y a non seulement le risque de ne pas être crue, mais aussi celui de passer pour une «chialeuse», une «féministe frustrée», et j’en passe.

Parce que dénoncer implique de déranger. Ça implique que ceux et celles qui écoutent revisitent leurs comportements, regardent les situations pour ce qu’elles sont vraiment, et prennent position. Et le tout n’est pas toujours agréable, et encore moins confortable.

Heureusement, les femmes de l’humour ne se laissent pas faire. Elles ont manifesté poliment leur désaccord quand l’idée du gala «Juste Féminin» est apparue. Lorsqu’elles reçoivent des photos non désirées, elles diffusent de plus en plus souvent lesdites photos sur les réseaux sociaux, question d’arroser l’arroseur. Elles ont entamé un dialogue avec leurs collègues.

J’ai la chance incroyable de constater au premier chef comment les femmes créatrices de l’humour ont imposé une discussion aux autres membres de l’industrie ; de les voir s’organiser ; de lancer des initiatives. Je me sens privilégiée d’être témoin de ce beau changement.

Je les vois prendre les stéréotypes à bras-le-corps et leur faire passer publiquement un mauvais quart d’heure. Bravo les femmes ! Continuez ! Réveillez les derniers engourdis ! Les hommes sont là et ils embarquent. Ils comprennent ou finiront bien par comprendre... Il y en a toujours quelques-uns qui dorment durs (sans faire de mauvais jeux de mots).