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Les chimères en éducation

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S’il est un domaine où le simple quidam peut se transformer en expert, c’est bien celui de l’éducation. Pour y avoir œuvré près d’une quarantaine d’années, je ne vous cacherai pas mon exaspération de m’être fait servir, et encore aujourd’hui, une multitude de recettes supposément magiques.

Ma chronique de cette semaine reflétait cette exaspération, malgré l’appréciation que je peux avoir pour Patrick Lagacé, face à un étalement de solutions sans nuance servies pour justifier le maintien des subventions aux écoles privées et s’expliquer de l’avoir choisie pour son propre fils. Je peux comprendre les raisons du père pour son choix, comme mon propre père l’avait fait pour moi à mon adolescence, mais nos choix individuels ne devraient pas nous aveugler face aux enjeux sociaux.

Le problème de l’école québécoise dans un monde néolibérale où les ressources de toutes natures se raréfient, c’est qu’elle devient de plus en plus inégalitaire. La sélection des élèves pour les orienter vers les établissements privés ou les projets particuliers des écoles publiques appauvrissent la composition de la classe régulière au point de la rendre parfois dysfonctionnelle. Cette ségrégation scolaire, décriée par le Conseil supérieur de l’éducation, par les organisations syndicales et par un nombre grandissant de parents, lui impose un fardeau qu’elle est de moins en moins capable de supporter et qui se reflète dans une certaine dégradation des services. On lui demande l’impossible et parce qu’elle ne le réalise pas, on l’accable de tous les maux et on justifie le financement d’un réseau privé.

Il est vrai que la cessation des subventions aux écoles privées ne règlera pas par enchantement tous les problèmes liés à l’éducation. Ce serait toutefois un grand pas dans la bonne direction de ramener dans le secteur public une large part des élèves qui fréquentent le privé, permettant ainsi un meilleur équilibre des groupes et facilitant du coup l’apprentissage de tous les élèves. La pression sur les ressources professionnelles deviendrait également moins oppressante avec la diversification de la clientèle scolaire. C’est un véritable choix de société qui est soulevé par QS avec sa proposition, entre une école pour tous qui tend vers l’égalité des chances ou un école dédiée à l’élite qui met au rebut les autres élèves.

Sans prétention savante, je me permets d’émettre les commentaires que m’inspiraient les solutions proposées par Patrick Lagacé.

La maternelle 4 ans pour tous sera sans effet significatif, si on s’en tient à ce qu’on fait dans les CPE pour ne pas offusquer les socioconstructivistes ou les opposants à toutes formes de préparation à la scolarisation au préscolaire. Le programme doit être ajusté pour faire apprendre la connaissance du nom et du son des lettres avec une certaine dose d’enseignement explicite, sinon la généralisation de la maternelle 4 ans s’avèrera une dépense somptuaire inutile.

Une obsession de la lecture qui se traduirait par la simple action de mettre l’enfant en présence de livre pour faire croire qu’il développera son intérêt et que le savoir émergera, constitue la pire chimère de la réforme de l’éducation. Le nombre d’élèves en difficulté s’est accru avec une telle obsession. Il est vrai que la lecture est un facteur prédictif majeur de la réussite scolaire, mais l’entêtement de certains bonzes du ministère à s’en tenir à une approche d’émergence des savoirs plutôt qu’à une approche équilibrée où on apprend explicitement à l’élève à décoder révèle un cuisant échec de notre système.

Un dépistage précoce des difficultés d’apprentissage, c’est bien dans la mesure où on se méfie des effets discriminatoires en étiquetant prématurément un élève et en amplifiant l’effet pygmalion. Plutôt que de prôner une approche diagnostique pour tous, il serait plus judicieux de s’appuyer sur le jugement professionnel des enseignants ainsi que sur l’implantation d’interventions pédagogiques reconnues efficaces par la recherche scientifique. À ce moment-là, dès qu’un élève serait à risque d’éprouver des difficultés d’apprentissage, les enseignants pourraient compter rapidement sur des orthopédagogues pour des interventions plus spécialisées. Les Finlandais procèdent ainsi avec un succès assuré.

Les moyens rapides pour aider les TDAH ou l’abondance de ressources professionnelles sont de très bonnes idées dans la mesure où ces ressources sont disponibles à priori et ne se perdent pas dans un long et fastidieux processus d’identification des élèves.

Je ne doute pas des bénéfices de l’amélioration des conditions de travail pour les enseignants, mais je titille toujours lorsqu’on la justifie en prétendant attirer les meilleurs comme si ceux qui pratiquent actuellement étaient des nullards. À ce propos, notre système d’éducation se classe parmi les meilleurs au monde, j’ose croire qu’une certaine part du mérite revient à ces enseignants.

La création d’un ordre professionnel pour les enseignants semble une lubie de plusieurs journalistes et éditorialistes de La Presse. Ils y voient des vertus qu’ils n’oseraient pas appliquer à leur propre profession qui en aurait peut-être encore plus besoin avec le nombre de pigistes et journalistes indépendants, sans compter les pressions potentielles des patrons des médias. Il n’existe pas d’ordre professionnel pour les enseignants ailleurs dans le monde. Seulement deux provinces canadiennes en ont institué un avec des conditions inférieures à celles de la Loi de l’instruction publique québécoise. Il serait bien périlleux pour un gouvernement de s’entêter de créer une structure non désirée par les enseignants et qui n’a pas eu d’effet significatif en Ontario et en Colombie-Britannique.

Un financement adéquat est une revendication légitime et souhaitée par la majorité de la population. Paradoxalement, cette même population voudrait voir ses impôts réduits, comme si cela n’avait pas d’effet sur le financement de l’éducation. La première démonstration à faire réside dans l’utilisation judicieuse des deniers publics par nos gouvernements. La fin des subventions aux établissements privées, l’ajustement du programme d’enseignement et les interventions précoces devraient contribuer à réduire considérablement les troubles d’apprentissages et fournir une certaine marge de manoeuvre dans la dispensation des services spécialisés. Il manquera encore d’argent pour l’éducation, la population pourra toutefois apprécier que les impôts soient utilisés de façon efficiente et consentir à délier les cordons de la bourse.

Au-delà du spectacle brillant que nous offre le ministre, j’ose espérer qu’on finira par entendre la voix de celles et ceux qui font l’école chaque jour et qui ne bénéficie pas d’une quelconque tour d’ivoire pour servir leur recette miracle.