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L’UPAC chasse les sources journalistiques depuis deux ans

Des enquêtes ont été ouvertes sur des fuites de documents dès avril de cette année

UPAC
Photo d'archives, Pierre-Paul Poulin L’inspecteur André Boulanger (à gauche), directeur des opérations de l’UPAC, et le commissaire Robert Lafrenière (à droite), photographiés lors d’une conférence de presse durant laquelle ils s’étaient défendus d’avoir « piégé » le député Guy Ouellette, en octobre dernier.

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L’Unité permanente anticorruption traque des sources journalistiques qui seraient à l’origine de nombreux reportages dans les médias depuis près de deux ans.

Cette chasse aux auteurs allégués de « fuites d’informations policières » s’est ouverte bien avant que le patron de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), Robert Lafrenière, ait promis de trouver le « bandit » qui a coulé des documents à notre Bureau d’enquête, en mai 2017, ou clamé « qu’aucun journaliste n’a fait l’objet d’une surveillance quelconque » de ses troupes, en novembre 2016.

C’est ce qui émane d’une déclaration assermentée d’un enquêteur de l’UPAC dans l’affaire Guy Ouellette et d’informations confirmées au Journal de Montréal par des sources policières.

Demandes à la SQ

Cet affidavit du sergent Jean-Frédérick Gagnon, dont le juge Serge Champoux a autorisé la publication partielle jeudi, a servi à obtenir des mandats de perquisition le 25 octobre dernier, le jour de l’arrestation du député Ouellette.

On y révèle que, dès le 22 avril 2016, « une enquête est ouverte par la Direction des normes professionnelles de la Sûreté du Québec (SQ) relativement aux fuites » de dossiers de l’UPAC qui auraient alimenté un reportage à Radio-Canada et des articles dans L’Actualité.

C’est à la demande de l’UPAC que la SQ a ouvert cette enquête, assurent nos sources, puisque ce détail n’est pas précisé dans l’affidavit.

Surplace

L’enquête faisait du surplace quand le gouvernement a mis sur pied la commission Chamberland sur la protection des sources journalistiques, en novembre 2016, après que plusieurs journalistes eurent été espionnés par certains corps policiers.

Puis, le printemps dernier, notre Bureau d’enquête a publié des reportages qui, selon M. Gagnon, évoquaient des documents du projet Mâchurer sur le financement au Parti libéral du Québec, où l’ex-premier ministre Jean Charest et l’ex-argentier du PLQ Marc Bibeau « sont des sujets visés » par l’UPAC.

Le 25 avril 2017, le commissaire Lafrenière ordonnait une enquête sur ces fuites de « documents confidentiels ». Il a de nouveau demandé à la SQ, alors dirigée par son gendre, de s’en charger. Cette fois, Martin Prud’homme a refusé.

Numéros des journalistes

Les enquêteurs de l’UPAC et de cinq corps policiers ciblent quatre suspects : Guy Ouellette, l’ex-policier Richard Despatie, le policier Stéphane Bonhomme et Lino Zambito, un témoin-vedette à la commission Charbonneau qui collabore à plusieurs enquêtes de l’UPAC.

Leurs registres téléphoniques remontant à 2015 ont été remis aux enquêteurs sous l’ordre du tribunal. Nul besoin de demander la permission d’un juge pour savoir si les suspects avaient contacté des journalistes.

« J’ai obtenu d’Anne-Frédérick Laurence [directrice des communications à l’UPAC] la liste des numéros de téléphone des journalistes avec qui elle traite dans l’exercice de ses fonctions », explique le sergent Gagnon.

<b>Anne-Frédérick Laurence</b><br /><i>Porte-parole de l’UPAC</i>
Photo d'archives, Agence QMI
Anne-Frédérick Laurence
Porte-parole de l’UPAC

Les enquêteurs disent avoir effectué une « analyse croisée des registres téléphoniques », mais les résultats demeurent secrets.

► Aucune accusation criminelle n’a encore été portée dans cette affaire.

Le numéro 3 de l’Unité jouait les patrouilleurs

En pleine « chasse aux fuites », le député Guy Ouellette a été la cible d’une invraisemblable poursuite sur l’autoroute 20 par nul autre que le numéro 3 de l’UPAC, l’inspecteur André Boulanger.

<b>Guy Ouellette</b><br /><i>Poursuivi</i>
Photo Simon Clark
Guy Ouellette
Poursuivi

Le 11 mai dernier, le directeur des opérations à l’UPAC circulait sur la 20 « à une vitesse constante de 114 km/h » quand une voiture noire l’a dépassé « à haute vitesse malgré une circulation très dense », relate le sergent Jean-Frédérick Gagnon dans une déclaration assermentée dont Le Journal et d’autres médias ont pu obtenir copie.

Tel un patrouilleur autoroutier de la SQ, l’inspecteur Boulanger — dont les notes laissent entendre qu’il ne menait pas une opération de filature contre le député libéral ce jour-là — s’est alors lancé à la poursuite du véhicule de marque Infiniti, à 14 h 25.

Sur 20 km

Le haut gradé de l’UPAC mentionne que le conducteur pourchassé changeait de voies « sans que le clignotant soit activé, afin d’effectuer un dépassement ».

Il a « dû poursuivre pendant 20 kilomètres le véhicule Infiniti noir [...] avant d’être en mesure de le rattraper », relate le document de cour.

L’interception est survenue à 14 h 34. Si l’on en croit l’inspecteur Boulanger, il aurait eu toute une surprise en voyant qui se trouvait derrière le volant.

« En arrivant du côté passager du véhicule [...], le policier constate que le conducteur est seul à bord [...]. Il réalise alors que ce conducteur est Guy Ouellette », allègue l’affidavit.

Pas de ticket

D’après l’inspecteur Boulanger, le député Ouellette était « très nerveux », « gesticulait » et l’évitait du regard, tout en l’appelant simplement par son prénom, André.

Le responsable des opérations de l’UPAC précise qu’il n’a décerné aucun constat d’infraction au député au terme de cette intervention.

Il aurait seulement avisé Guy Ouellette que « la portière du compartiment d’essence [de son Infiniti] était ouverte ».

Il a aussi pris la peine d’ajouter que le sergent à la retraite de la SQ ne dégageait « aucune odeur d’alcool ».

Prud’homme a refusé de piéger Ouellette

Martin Prud’homme était à la tête de la Sûreté du Québec avant d’être nommé chef de la police de Montréal.
Photo d'archives Chantal Poirier
Martin Prud’homme était à la tête de la Sûreté du Québec avant d’être nommé chef de la police de Montréal.

Pendant qu’il dirigeait la Sûreté du Québec, Martin Prud’homme a averti des enquêteurs de la chasse aux fuites à l’UPAC qu’il ne porterait « pas de micro » pour les aider à piéger son ami et ancien collègue policier Guy Ouellette.

C’est ce que M. Prud’homme, qui est maintenant à la tête de la police de Montréal (SPVM), a déclaré à des policiers de la Gendarmerie royale du Canada qui sont allés le questionner à deux reprises « à titre de témoin » dans cette affaire, les 11 septembre et 17 octobre derniers.

« Pas un agent source »

Ces rencontres inusitées ont été tenues à sa demande, après qu’il eut appris que Guy Ouellette était soupçonné dans cette enquête, selon la déclaration assermentée d’un enquêteur de l’UPAC rendue publique jeudi.

M. Prud’homme a dit que Guy Ouellette et lui communiquent ensemble et ont une « relation amicale » et professionnelle « depuis 1992 », alors qu’ils étaient tous deux policiers à la SQ.

« Je ne suis pas un agent source. Je ne mettrai pas de micro », a-t-il dit d’emblée aux enquêteurs pour leur faire comprendre qu’il ne les aiderait pas à coincer le député libéral.

« Martin Prud’homme a toujours été convaincu que Guy Ouellette est un honnête policier et un honnête homme, écrit le sergent Jean-Frédérick Gagnon. M. Ouellette ne lui a jamais demandé d’informations sensibles, et jamais il n’oserait le faire. »

« Situation incestueuse »

Le chef du SPVM a dit savoir qu’« il y a une grosse guerre à l’UPAC ». Pour lui, il est « connu » que son beau-père et patron de l’UPAC, Robert Lafrenière, et Guy Ouellette « ne s’apprécient pas ».

Mais il serait « très surpris » que ce dernier laisse fuir de l’information sur des enquêtes actives de l’UPAC, rapporte le sergent Gagnon.

De plus, M. Prud’homme a qualifié d’« incestueuse » la situation entre la SQ et l’UPAC parce que la première prête une trentaine de ses policiers à la seconde. S’il n’en tenait qu’à l’ancien chef des « Verts », il aurait retiré ses membres de l’UPAC et souhaiterait que celle-ci devienne « une entité totalement autonome », selon le document de cour.

Craignant lui-même des fuites, Martin Prud’homme espérait que ces rencontres demeurent secrètes, refusant de signer une « déclaration formelle » pour éviter que « ça se retrouve au bulletin TVA de 18 h », a-t-il dit.

Deux cellulaires pour Guy Ouellette

Le député Guy Ouellette aurait activé deux téléphones « prépayés », le 14 juin dernier. Dans les mois suivants, il s’en serait servi pour communiquer à 155 reprises avec un interlocuteur dont l’identité n’a pas été dévoilée. Les contacts avec cette personne mystère représentent « 41 % » de l’utilisation de ses cellulaires prépayés.

Lino Zambito considéré comme un suspect

Lino Zambito
Simon Clark/Agence QMI
Lino Zambito

Lino Zambito, qui fut un témoin vedette à la commission Charbonneau, est lui aussi soupçonné dans l’enquête sur les fuites de renseignements à l’UPAC.

C’est ce que précise le sergent Jean-Frédérick Gagnon dans sa déclaration assermentée qui a mené à l’émission d’autorisations judiciaires dans ce dossier.

L’ancien vice-président de la firme Infrabec — condamné à deux ans moins un jour de détention à domicile, en 2015, pour complot, fraude et corruption en lien avec des contrats publics truqués de la Ville de Boisbriand — a lui-même collaboré avec l’UPAC dans plusieurs de ses enquêtes, mentionne le sergent Gagnon.

Les enquêteurs croient que Zambito «est en contact avec Richard Despatie», un policier retraité de la SQ qui a été congédié par l’UPAC à l’automne 2016 et qui aurait eu «en sa possession des informations d’enquête».

Richard Despatie, le policier Stéphane Bonhomme et le député Guy Ouellette sont les autres suspects mentionnés.

Ils ont tous nié

On reproche notamment à M. Zambito d’avoir dit aux enquêteurs Caroline Grenier-Lafontaine et David Ouellet de l’UPAC, en avril dernier, «qu’il avait vu la preuve [du projet Mâchurer] et que les policiers en ont en masse pour accuser Jean Charest et Marc Bibeau».

Rappelons que la semaine dernière, MM. Zambito, Ouellette, Despatie et Bonhomme ont catégoriquement nié toute implication dans ces fuites lorsqu’ils ont été interrogés en cour par les avocats des ex-ministres Nathalie Normandeau et Marc-Yvan Côté, au palais de justice de Québec.

Lino Zambito a même suggéré aux enquêteurs «de mettre sous écoute» le commissaire Lafrenière et l’ancien chef de cabinet du premier ministre Couillard, Jean-Louis Dufresne, pour savoir d’où provenaient ces fuites.

Lu dans les affidavits

« [L’analyste de l’UPAC] Stéphane Bonhomme a vu son téléphone être rendu inopérant pendant la fin de semaine parce qu’un véhicule avait roulé dessus. [...] J’ai des motifs raisonnables et probables de croire que le bris du téléphone est un acte délibéré de ce dernier. »

« Richard Despatie est le seul enquêteur qui a été congédié de l’UPAC depuis sa création. Ma compréhension est que Richard Despatie a été en contact avec Lino Zambito et lui a fourni un état de la situation à l’UPAC. »