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Pyeongchang 2018: Cendrine a appris à danser sous la pluie

Dépression et liens rompus avec son père durant six ans

Sereine aujourd’hui, la skieuse Cendrine Browne a surmonté une dépression à l’âge de 17 ans pour réussir à se hisser jusqu’aux Jeux olympiques, sept années plus tard.
Photo Didier Debusschère Sereine aujourd’hui, la skieuse Cendrine Browne a surmonté une dépression à l’âge de 17 ans pour réussir à se hisser jusqu’aux Jeux olympiques, sept années plus tard.

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PYEONGCHANG | Séparation des parents qui a mal tourné, dépression à l’âge de 17 ans et six années avant de reprendre contact avec son père ; Cendrine Browne pèse mieux que n’importe qui le bonheur de s’élancer dans sa première course aux Jeux olympiques.

Le titre d’une discipline sportive cache parfois une vérité. Dans « ski de fond », il y a le mot « fond ». Comme dans gouffre. Comme dans les niveaux les plus bas où a logé durant un an cette aînée d’une famille de quatre enfants après que sa mère, au lendemain de son bal des finissants au secondaire, fut arrivée à ses côtés avec une commande sans délai : « Apporte ton vélo et tout ton équipement. On s’en va. »

« Le choc a été brutal pour moi », s’exprime-t-elle ouvertement sur cet épisode de sa vie lorsque Le Journal l’a rencontrée récemment durant un camp préolympique dans les Alpes italiennes.

« Je suis sortie de mon trou »

Cendrine est partie vivre avec sa mère, ses deux frères et sa jeune sœur à Saint-Jérôme. Selon son vœu, nous avons convenu de ne pas nous étendre sur les circonstances qui ont mené à leur décision soudaine de se barrer. De toute façon, la réelle histoire se trouve dans l’ascension de l’adolescente à la dérive qu’elle était jusqu’à l’athlète sereine qu’elle est devenue et qui participe, sept années plus tard, à ses premiers Jeux olympiques.

« Oui, ça a été dur. J’ai fait une dépression et je n’avançais plus en ski. Je coulais presque mes cours à l’école. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Finalement, j’ai décidé qu’il fallait que je m’en sorte moi-même. Quand tu es en dépression, tu creuses ton propre trou et il y a juste toi qui peux t’en sortir. Il faut de l’aide, bien sûr, mais c’est toi seul qui dois prendre les moyens », dit aujourd’hui la skieuse de 24 ans qui habite dans la région du mont Sainte-Anne.

« J’ai vu que, malgré la situation, ma mère souriait et voyait le positif dans tout, alors je me suis dit que j’allais faire ça moi aussi parce que ça devait être encore plus difficile à vivre pour elle. Je suis sortie de mon trou, puis j’ai été choisie au Centre national Pierre Harvey. Cette année-là, j’ai travaillé vraiment fort. Je suis arrivée 15e aux championnats mondiaux juniors et c’est là que ma carrière s’est lancée. »

Appeler son père

Sa route vers le mieux-être devait passer par un autre geste qu’elle a mis du temps à poser. En mai 2017, elle a finalement appelé son père, qu’elle refusait volontairement de voir depuis plus de six ans.

« J’avais décidé qu’il valait mieux couper les liens pour m’aider à remonter la pente », évoque-t-elle comme raison.

À quelques jours de replonger dans l’entraînement estival et malgré la nervosité qui la rongeait, le moment était venu pour elle de régler enfin ce qu’elle traînait sur le cœur. Elle a composé le numéro.

« J’ai décidé de le recontacter quand j’ai été prête et quand je me suis sentie assez forte », explique-t-elle.

« J’en ai parlé, je me suis préparée, puis quand j’ai été prête, je me suis dit que c’était la chose à faire parce que ça allait m’aider à devenir encore plus forte. C’est ce qui est arrivé.

Ce fut un soulagement aussi. »

Elle a revu son père le lendemain. Et encore à Noël.

Des outils pour la vie

La cellule familiale d’origine a explosé, mais une autre a depuis été reconstituée par sa mère. Julie Bruneau, que Cendrine appelle sa « meilleure amie » et son « modèle », a redonné à ses quatre enfants un environnement favorable à leur épanouissement. Dont celui de sa fille aînée, en qui elle avait drôlement confiance de se qualifier pour les Jeux puisqu’elle a acheté depuis longtemps les billets et planifié son voyage pour assister à ses courses à Pyeongchang.

Dans la foule de samedi, une enseignante d’une école maternelle de Lafontaine dans les Laurentides saura, en voyant sa fille parmi les meilleures skieuses du monde, que leur dure histoire l’a construite.

« J’ai développé des outils pour la vie à travers tout ça », dit Cendrine, citant la résilience comme première leçon retenue.

« Une des phrases que j’aime c’est : “Il faut apprendre à danser sous la pluie”. Quand tu tombes, il faut que tu te relèves. Quand tu tombes, c’est sûr que ça fait mal, mais se relever te rend plus fort. Ça donne des outils pour avancer », estime-t-elle.

Il fera noir au Québec la nuit prochaine quand le skiathlon féminin de 15 km lancera le bal des épreuves de ski de fond des Jeux olympiques. Au centre de ski d’Alpensia, il y aura un gros soleil. De toute façon, même s’il pleuvait...

Une saison de 50 000 $

Quand il faut débourser 165 $ par jour durant la saison, les Jeux olympiques ne sont pas seulement l’aboutissement d’un rêve pour Cendrine Browne. Ils lui permettent aussi d’arrêter de piger dans ses économies.

La skieuse originaire des Laurentides estime à 50 000 $ le coût de son année comme membre de l’équipe canadienne de ski de fond. Pour chaque journée passée en Europe pour les camps d’entraînement ou la Coupe du monde, elle et chaque skieur doivent débourser 165 $ pour couvrir la somme des dépenses (transport, hébergement, subsistance, etc.).

En parallèle avec cette vie sportive, il y a aussi celle de tous les jours au Québec avec l’appartement, la voiture et tout le tralala à payer. Aux brevets fédéral et provincial de financement d’environ 28 000 $, il faut donc ajouter la contribution de partenaires financiers pour boucler les mois, ce dans quoi l’agent d’Alex Harvey, Denis Villeneuve, l’accompagne dans ses démarches.

« Il y a des gens qui croient en nous, c’est vraiment apprécié. C’est une grosse aide », souligne l’athlète de 24 ans.

« C’est la vie »

Elle réussit. Des sacrifices doublent ses préoccupations financières, mais pas au point de renoncer entièrement aux études. À raison de deux cours par session, elle poursuit un bac en intervention sportive à l’université Laval en plus d’un certificat en gestion d’entreprise aux HEC.

« Ça roule tranquillement pas vite, j’accumule des cours. Les études sont vraiment importantes pour moi. Je tiens à garder un pied à l’école tout en faisant ce que j’aime. Préparer mon après-carrière est primordial », défend-elle avec à la clé le bonheur d’une participation aux Jeux olympiques.

« Pour l’instant, je me dis que c’est la vie. J’espère que ça va changer dans l’avenir, mais il ne sert à rien de m’apitoyer sur mon sort. Je me dis que je dois m’arranger avec ça. Au moins, ça m’apporte tellement de belles choses. C’est tellement gratifiant en retour. »