/weekend
Navigation

Le fanatisme et la soif de pouvoir

Le fanatisme et la soif de pouvoir
Photo Richard Lea-Hair

Coup d'oeil sur cet article

Le sang et le pardon, de l’auteur pakistanais Nadeem Aslam, est un magnifique roman qui nous aide vraiment à mieux ­comprendre tout ce qui se passe au Pakistan.

Né au Pakistan, Nadeem Aslam a commencé très jeune à écrire des histoires. Vraiment très jeune. « Dès l’âge de 12 ans, une de mes nouvelles a été publiée [en ourdou] dans un journal pakistanais, relate-t-il calmement depuis l’hôtel parisien où on a pu le joindre vers la mi-janvier. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu devenir écrivain et, de ce fait, j’ai délibérément choisi de ne jamais fonder de foyer. Non seulement parce que je préfère travailler de nuit [il se lève vers 23 h et écrit jusqu’à 7 h du matin !], mais parce que j’ai vu mon propre père, qui espérait un jour devenir poète, tirer un trait sur ce rêve pour pouvoir subvenir aux besoins de notre famille. »

Vivant aujourd’hui en Angleterre, le régime du général Muhammad Zia-ul-Haq l’ayant contraint à fuir son pays d’origine au tournant des années 1980, Nadeem Aslam signe ainsi, avec Le sang et le pardon, son cinquième roman. Un roman auquel on accorde d’emblée cinq étoiles, l’intrigue et le style, à la fois fluide et empreint de poésie, nous permettant de découvrir tous les dessous d’un État où le fanatisme des uns fait hélas de plus en plus souvent le malheur des autres.

« Dans Le sang et le pardon, rien n’a été inventé, précise Nadeem Aslam. Je n’ai eu qu’à lire les journaux et à regarder les choses qui se passent présentement dans le monde pour trouver un nouveau sujet de roman. Ce qui me rappelle une anecdote concernant Picasso. En 1945, quand il vivait à Paris, des officiers nazis lui ont rendu visite pour voir s’il cachait des juifs chez lui. En fouillant son atelier, l’un d’eux a vu Guernica, sa toile la plus célèbre, et il lui a demandé : “C’est toi qui as fait ça ?” Et Picasso de répondre : “Non, c’est vous.” Avec ce roman qui se déroule dans une ville fictive du Pakistan, j’ai tenu à dire comment les femmes, les enfants et les chrétiens étaient traités. J’ai aussi tenu à dire où les mensonges et la soif de pouvoir d’hommes tels que Trump risquaient de nous conduire. »

<i>Le sang et le pardon</i></br>
Nadeem Aslam</br>
Éditions du Seuil, 384 pages
Photo courtoisie
Le sang et le pardon
Nadeem Aslam
Éditions du Seuil, 384 pages

Et ils vécurent heureux jusqu’à...

Mariés depuis une bonne trentaine d’années, Massud et Nargis font partie de ces couples que rien ne peut séparer, à part la mort...

Tous deux architectes, ils ont passé l’essentiel de leur existence à dessiner et à construire de magnifiques bâtiments, dont la nouvelle bibliothèque où ils doivent se rendre pour prendre part à la chaîne humaine qui a été organisée afin d’y transférer tous les ouvrages de la ­section islamique.

C’est là que Massud se fera accidentellement tirer dessus par un espion américain et que la vie de Nargis volera en éclats : quelques jours après la mort de son mari, les services du renseignement de l’armée pakistanaise lui demanderont d’accorder publiquement son pardon afin qu’aucune poursuite ne soit engagée contre le meurtrier, et, en refusant de le faire, Nargis sera contrainte de fuir au plus vite pour éviter d’être à son tour éliminée. Car, dans ce pays où tous ceux qui mettent en doute l’existence des djinns sont envoyés en prison, où la plupart des journalistes finissent au fond d’une décharge, où les femmes n’ont aucun droit, où le mihrab (l’ecchymose qui se dessine sur le front des musulmans pratiquants) est en vogue et où les secrets les plus intimes des gens sont régulièrement révélés du haut des minarets, mieux vaut ne jamais faire de vagues...

Fuir pour survivre

Sans cesse humiliés et persécutés, les chrétiens qui vivent au ­Pakistan ont aussi mille et une raisons d’être aux aguets. Dès les premières pages de ce très beau roman – qu’on ­recommande d’ailleurs sans réserve –, on fera ainsi la connaissance d’Helen, la fille des serviteurs chrétiens que Massud et Nargis ont longtemps ­employés. Contrairement à ses ­parents, elle a eu la chance d’étudier et de se trouver un travail « plus digne » au Tilla Jogian, un magazine ­d’actualité dont presque tous les rédacteurs ne tarderont pas à être abattus par des ­extrémistes. Et lorsque sa tête sera aussi mise à prix, elle ­s’empressera de suivre Nargis en entraînant dans son sillage Imram, un jeune Cachemiri qui a osé ­déserter le camp d’entraînement censé le ­transformer en véritable ­machine à tuer.

Ayant tous trois été profondément marqués par la violence et les dérives d’une société ne laissant presque plus place aux rêves et à la liberté, Nargis, Helen et Imram tenteront donc de ­trouver un endroit où ils pourront enfin vivre heureux.

« Pour tous mes livres, le défi est le même, poursuit Nadeem Aslam. ­Rapporter la vérité de façon intéressante en écrivant une magnifique ­histoire qui fait réfléchir. » Inutile d’ajouter qu’avec Le sang et le pardon, il y est parvenu haut la main.