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Une mort pas si innocente

<i>Ludo</i></br>
Patrick Straehl, Éd. Sémaphore, 82 page
Photo courtoisie Ludo
Patrick Straehl, Éd. Sémaphore, 82 page

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L’entrée est percutante : « J’ai tué mon frère. Il me manque. » La suite le sera tout autant. Une réussite de ton et de forme.

C’est un très court récit que livre Patrick Straehl avec Ludo, et il le fait de surcroît sous une forme qui s’affiche comme un poème. Pourtant, il n’y a pas de ­poésie dans ce qu’il va ­raconter, mais plutôt une terrible confession.

L’histoire, c’est celle d’une jeune femme de vingt ans. Dix ans plus tôt, son petit frère, qui n’avait que deux ans, est mort de chaleur alors qu’il avait été oublié dans la voiture familiale.

Témoignage

Elle y était, ce jour-là, dans l’auto, avec sa mère, « une grande distraite ». Mais elle n’a jamais ­raconté à ­personne « sa » version de l’histoire. C’est ce témoignage qu’elle va ­maintenant donner au ­psychologue, qu’une amie lui a ­recommandé. Nous sommes ce psy qui l’écoutera.

L’enfant qui meurt oublié dans une voiture est un drame rare dans la vraie vie, mais terrible quand il se produit : le cauchemar d’un parent. Au Québec, la fiction télévisuelle, dans Rumeurs et Apparences, a récemment mis en scène le cas de pères qui ont retrouvé ainsi leur bambin, abandonné depuis des heures sur une banquette arrière.

Ludo se distingue parce que c’est une sœur qui prend la parole. Il n’y a pas de dialogue, elle est la seule qui parle. Comme elle dit, en évoquant sa mère : « C’est elle qui l’a abandonné. L’adulte, ce n’était pas moi. Mais comme j’y étais aussi, je dois assumer ma part de responsabilité. »

Mais au fil du propos, cette solidarité affichée s’effrite, le regard se fait plus trouble. La narratrice, jamais nommée, n’était au fond guère ravie de l’arrivée tardive d’un bébé dans la famille. Il était lourd le petit frère qui attirait soudain toute l’attention, « il était juste de trop ».

Regrets

Elle rêve du trio perdu. Mais la mort de Ludo ne le lui redonnera pas. Trop de douleur pour la mère et le père, dont le couple éclatera. Et la relation des parents avec leur fille qui reste ne sera plus jamais la même.

Tout cela nous est très justement raconté, avec des détails de plus en plus ­précis. Jusqu’à revenir à ce jour fatidique, un dimanche de la fin août, où une maman et sa fillette de dix ans sortent de la voiture pour un après-midi de magasinage au centre d’achats. Elles sont bel et bien deux à oublier Ludo. Cette confession peu à peu nous le fait voir : non, l’enfance n’est pas synonyme d’innocence, à peine d’inconscience.

Restent toutefois les regrets, que Patrick Straehl esquisse tout au long de son récit avec une remarquable finesse. Ce témoignage-là, tout inventé soit-il, nous suivra longtemps.