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Une suppléante au zoo

Un flic à la maternelle
Photo courtoisie

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Vous avez déjà visionné le film Un flic à la maternelle ? Si votre culture populaire fait défaut, il s’agit d’un classique qui raconte le cauchemar de l’inspecteur John Kimble. Mission oblige, cette brute doit apprendre à gérer une classe sans aucune expérience de l’enseignement.

À la suite du reportage Épuisée après un mois dans la peau d’une suppléante au primaire et au secondaire, le souvenir de la bande-annonce mettant en vedette Schwarzy a surgi dans ma mémoire.

Des histoires de suppléances, je pourrais vous en conter pendant des heures : des drôles, des tristes, des invraisemblables... Il serait possible d’en conclure que la réaction d’un groupe face à de la viande fraîche (en) saignante est relativement constante depuis 25 ans.

Sylvain Dancause est enseignant au secondaire depuis près de 25 ans. Il tient un blogue personnel sur l’éducation depuis 2015 et il collabore au Blogue des profs du Journal depuis 2016
Photo Simon Clark
Sylvain Dancause est enseignant au secondaire depuis près de 25 ans. Il tient un blogue personnel sur l’éducation depuis 2015 et il collabore au Blogue des profs du Journal depuis 2016

Sachant que la relation qu’un enseignant entretient avec ses élèves correspond à 40 % de l’influence et du pouvoir qu’il possède lors de ses interventions auprès des jeunes ayant des difficultés de comportement, il n’est guère surprenant de constater que la plupart des suppléants en bavent un coup.

Quel est le problème alors ?

Un parcours pénible

Le récit de cette journaliste n’est que le préambule au véritable drame vécu par des milliers d’enseignants.

En effet, la suppléante savait que son cauchemar se terminerait sous peu. Elle n’a pas eu à penser au risque réel que son calvaire perdure. Elle n’a pas eu à vivre la douloureuse et humiliante remise en question de son choix de carrière.

Pour comprendre la situation actuelle, il faudrait tester le cobaye pendant cinq ans.

Le supplice de la goutte d’eau.

Parce que dans la vraie vie, si vous réussissez à survivre au zoo de la suppléance, il vous faudra ensuite passer à travers la jungle de la précarité. Une route semée d’embûches qui mène parfois au décrochage : « Le taux d’abandon moyen varie entre 25 % et 30 % après la première année et monte jusqu’à 50 % après cinq ans » (Revue des sciences de l’éducation de McGill, 2017).

Vous êtes un survivant ? La permanence vous attend.

Toutefois, il ne faudrait pas vous réjouir trop vite. Des guerriers peuvent encore tomber, car « l’épuisement professionnel des enseignants préoccupe par sa prévalence de l’ordre de 20 % » (Janosz, UdeM, 2017).

Et moi ?

Veni, vidi, vici

J’ai fait ma première suppléance à l’aube de mes 20 ans dans les années 1990. J’ai vécu la précarité dans six écoles différentes. J’ai enseigné au public et au privé. À des élèves de tout acabit.

J’aime toujours mon métier et ma date d’expiration n’est pas encore arrivée. Par contre, même pour un vieux routier dans mon genre, le job est plus difficile qu’à mes débuts. Et, détrompez-vous, ce n’est pas à cause de l’apparition de poils blancs dans ma barbe.

Plusieurs éléments ont changé dans ce foutu système d’éducation. Je crois que le tipping point se retrouve quelque part entre 2000 et 2010. Je vous soumets, en vrac, mes observations :

  • Le bien commun a cédé sa place au droit individuel ;
  • La vision utilitariste éclipse celle dite libérale ;
  • La marchandisation a connu une progression fulgurante ;
  • La concurrence effrénée a provoqué une multiplication des programmes particuliers ;
  • L’école est vue comme un bien privé. Le client (parent-enfant) a toujours raison ;
  • L’intégration à outrance des élèves en difficulté et l’explosion du nombre de plans d’intervention ;
  • L’équipe de professionnels au service de l’élève a été décimée par les compressions. L’intervention interdisciplinaire précoce et adéquate est l’exception plutôt que la norme ;
  • De nombreux parents démissionnent de leur rôle ou surprotègent leurs enfants. La cyberdépendance a fait son apparition.

Autres temps autres mœurs

« C’est le temps que ça change ! » disait le slogan du parti de Jean Lesage en 1960. Avec la publication du rapport Parent et la création du ministère de l’Éducation, le Québec vivait alors sa Révolution tranquille.

Pour les idéalistes parmi vous, sachez que pendant la dernière campagne électorale de 2014, un sondage CROP-Radio-Canada révélait que 5 % des électeurs mentionnaient l’éducation (et l’environnement) comme une priorité. Loin derrière les enjeux économiques (36 %) et la santé (35 %).

Selon Mandela, l’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde.

Le problème de mon monde, c’est qu’il ne veut pas changer.

Ça s’appelle la Révolution statique.