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Les larmes de Chloé, le sourire de Justine

Johanne Dufour, ses filles Maxime, Justine et Chloé ainsi que son conjoint Yves Lapointe, ont savouré la médaille d’argent de Justine après une année 2017 difficile pour toute la famille.
Photo Vincent Ethier Johanne Dufour, ses filles Maxime, Justine et Chloé ainsi que son conjoint Yves Lapointe, ont savouré la médaille d’argent de Justine après une année 2017 difficile pour toute la famille.

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PYEONGCHANG | Les trois sœurs se tenaient sur l’estrade et répondaient aux questions.

La ronde avait commencé avec Justine, la médaillée d’argent de la veille. C’est la tigresse des trois. D’ailleurs, dans les secondes qui ont précédé son départ en haut de la piste, la caméra de télé, chargée des gros plans, s’est attardée à ses yeux. Des yeux fâchés, presque méchants. Quand elle a ces yeux-là, Justine est occupée à parler à la piste : « C’est pas toi qui vas mener cette course, c’est moi. C’est mon moment, c’est ma descente et tu vas faire ce que je veux », lui dit-elle dans ces secondes ultimes.

Puis, elle prend une dernière respiration et elle s’élance. C’est la magie. Battre la pente, défoncer les bosses sans les brusquer, en restant fluide. Enragée, mais douce. Un équilibre miraculeux.

L’autre soir, ç’a donné l’argent. Ç’aurait pu être l’or. Il n’y avait que neuf centièmes de point qui la séparaient de la victoire. Un souffle, un battement de cil.

LES LARMES DE CHLOÉ

Puis, quelqu’un a posé une question à Chloé. Médaillée d’argent à Sotchi, elle n’a pu répéter son exploit à Pyeongchang. La jeune femme de 26 ans a écouté la question puis on a senti sa gorge se nouer et ses yeux se mouiller. Elle a tenté de s’excuser en disant qu’elle était une boule d’émotions, mais même ce petit bout de phrase ne voulait pas sortir.

C’est sûr que d’avoir raté la finale, ça fait mal à une athlète. Mais d’avoir réussi à seulement faire les Jeux, dans les circonstances, c’était déjà un triomphe. C’est ce que Chloé n’arrivait pas à expliquer. Pas tout de suite, pas là, pas devant les caméras. Dans dix minutes, peut-être...

J’ai compris et je me suis retourné le plus discrètement derrière moi. Johanne Dufour, leur mère, avait la gorge nouée elle aussi. Beaucoup plus fragile que dans mes souvenirs,

Mme Dufour, je la connais de Sotchi. Elle était une femme gaillarde, forte, décidée. Maîtrise en marketing, si je me rappelle bien, elle avait consacré sa vie à l’éducation et à la carrière de ses filles.

J’ai aussi appris à mieux la connaître en négociant avec elle. Pour la collection Raconte-moi, l’auteur Karine Nadeau voulait « raconter » l’histoire de ces trois belles championnes pas comme les autres. Je voulais que les choses soient bien faites. Que la couverture soit attrayante, que Karine puisse parler aux filles malgré leurs voyages et un emploi du temps de présidentes.

C’est donc avec Johanne, la mère, qu’on a réglé les détails. Disons que ça a demandé quelques longues conversations, très agréables, avant que tout se mette en branle.

Cette femme de tête, si forte, je l’ai trouvée amaigrie à Pyeongchang.

Et pourtant...

RÉMISSION ET ÉNERGIE

Et pourtant, elle n’a rien perdu de sa détermination. Mais la route a été rude : « C’est arrivé tout d’un coup. J’étais dans la cuisine en train de préparer un plat. Sans avertissement, rien. Comme un coup de couteau dans le dos. Je suis tombée par terre. Hors de combat », me racontait-elle hier pendant que ses filles posaient pour les photos.

« Ce coup de couteau, c’était la tumeur. Dans le fond, ça m’a sauvée. J’ai su tout de suite. Le poumon dévoré par le cancer. Même pas opérable. J’ai eu droit à des traitements de chimiothérapie et de radiothérapie, les deux en même temps », dit-elle.

Le ton change. L’essentiel, ce n’est pas la maladie. L’essentiel, c’est la vie. Johanne Dufour ne reproche qu’une chose aux médecins qui l’ont soignée : « Je sais que je n’avais que 15 pour cent de chances de survivre. Mais c’est la façon dont ils te l’annoncent et qu’ils te mettent devant les statistiques. C’est simple, c’est mon mari qui a cru que je pourrais vivre, c’est lui qui me l’a fait sentir. Le 15 pour cent, c’est lui. 15 pour cent, c’est quand même pas rien », reprend-elle.

Je me suis permis de lui raconter l’histoire d’une merveilleuse femme qui n’avait que 15 pour cent de chances de vaincre un vicieux cancer du sein. Ça fait plus de dix ans maintenant.

Il y aura toujours des tests, des scans, des examens en médecine nucléaire. Mais Johanne Dufour se sent forte. Elle a de l’énergie. En tous les cas, elle ne fait pas attendre personne à Pyeongchang. Le 15 pour cent roule à fond.

LA VRAIE VICTOIRE

C’est après avoir parlé à la maman que j’ai saisi toutes les nuances des réponses de Justine en conférence de presse. Cette famille unie comme un atome, dont les électrons tournent autour d’un noyau maternel, vient de traverser une année épouvantable.

Les trois filles, Maxime, Justine et Chloé ont continué de s’entraîner, de voyager, de vivre. Mais une médaille, qu’elle soit d’argent, de bronze ou d’or, ne pesait pas lourd devant la vraie victoire.

La vraie victoire, elle était assise tout juste derrière moi. Plus mince, plus fatiguée. Mais incroyablement vivante. Vivante de toutes les cellules saines de son corps.

L’or, l’argent et le bronze...

Les potins de Kim JOng-Un... et demi

PLUS BESOIN DE SE MARIER

PYEONGCHANG | On en voit dans tous les grands corridors. Je les ai appelés Arthur. Ce sont des robots qui passent l’aspirateur sur tous les tapis. Il y en a des moins imposants qui font le ménage plus délicat.

Une collègue à moi regardait Arthur et a soupiré : « Avec un robot comme ça dans la maison, je n’aurais pas eu besoin de me marier ».

Arthur passe l’aspirateur. En plus, il est beau avec une belle rondeur...

Que demander de plus à un fiancé...

Johanne Dufour, ses filles Maxime, Justine et Chloé ainsi que son conjoint Yves Lapointe, ont savouré la médaille d’argent de Justine après une année 2017 difficile pour toute la famille.
Photo Rejean Tremblay

DE CONCORDIA

Hier, je reviens vivement à l’appartement pour me changer. Je ne sais pas ce que j’ai fait, mais j’ai déclenché une alarme. Des hurlements de mort. Tout est écrit en coréen sur le tableau, fait que j’ai imité Lady Ju et j’ai pesé sur tous les pitons. Les lumières se sont éteintes, la télé s’est allumée; complètement capoté.

J’ai essayé d’appeler, mais à part les chiffres arabes, tout était en coréen sur le téléphone. Donc, j’ai pesé sur tous les pitons. Finalement, quelqu’un a décroché. J’arrive, qu’elle me dit.

Elle est entrée avec un employé. Les deux ont arrêté l’alarme et rallumé les plafonniers. Elle m’a regardé avec un sourire et m’a dit : « Voilà, M. Tremblay, c’est arrangé ». Et elle a lancé un merci en français.

Ben coudon. On est en Corée, je n’ai pas mon accréditation dans le cou. C’est quoi l’histoire ?

-Oh, j’ai passé deux ans à Concordia. Vous connaissez Concordia ? Et pour mon français, j’essayais de lire un article par jour dans le Journal...

Un gars dit rien, elle aurait pu lire Martineau...