/opinion/blogs/columnists
Navigation

Mon enfant aux Jeux olympiques

Patinage
Photo Fotolia

Coup d'oeil sur cet article

Il y a de cela quelques années, j’ai rencontré M. Joël à l’école primaire de mes enfants. Un spécialiste passionné par l’activité physique et ses innombrables vertus. Un éducateur dynamique préoccupé par la santé de nos jeunes.

L’an dernier, j’ai renoué avec lui. À titre d’expert de la motricité, il m’avait expliqué les incohérences majeures en lien avec l’éducation physique à la maternelle.

Je l’ai rencontré à nouveau. Cette fois, M. Joël voulait m’informer des dérives des concentrations sportives au primaire :

- Sylvain, j’imagine que tu connais les effets de la concurrence ? 

- Certainement.

- Tu sais que cette vague déferle maintenant chez les plus jeunes ?

- Oui.

- Tu sais que la multiplication des concentrations sportives au primaire va à l’encontre des données probantes ? 

- Non !

- Il faut dénoncer cette tendance à la spécialisation précoce. Je t’envoie de la lecture et on s’en reparle...

La course à la performance

Comment expliquer cette pression sociale poussant à la spécialisation sportive précoce des enfants ?

D’emblée, maintes associations sportives préconisent une spécialisation trop hâtive dans le but d’attirer et de retenir les participants. Ainsi, plusieurs parents foncent la tête la première dans ce système par crainte que si leur enfant ne se spécialise pas tout de suite, il ne rattrapera jamais ceux qui ont commencé plus tôt.

Qui n’a pas déjà entendu parler du fameux 10 000 heures de pratique pour atteindre l’excellence dans une discipline donnée ?

« Dans cette logique, de nombreux parents et entraîneurs sont convaincus qu’il est essentiel de se consacrer tôt à un seul sport, souvent au détriment d’autres sports ou activités durant l’enfance » (Malina, 2010).

En passant, la validité de cette théorie a été remise en question. Selon le modèle à privilégier de développement à long terme du participant/athlète (DLTP/A), toutes les activités antérieures devraient être prises en compte puisqu’elles font partie intégrante des 10 000 heures de pratique.

Les dangers de la spécialisation précoce

Un reproche couramment adressé à la spécialisation précoce est l’augmentation des risques de blessures (la plupart de surcharge). Au contraire, une pratique multisports réduirait ce risque.

Les scientifiques ont également étudié l’impact psychologique de la spécialisation précoce et citent certains risques : l’augmentation du stress, l’anxiété, l’état d’épuisement psychologique, l’isolement social, des interférences avec le développement normal d’un enfant ou encore l’abandon définitif de la pratique sportive.

« Si une pratique précoce et spécifique d’un sport apparaît efficace pour améliorer les performances à court terme, force est de constater que cette approche ne permet en rien de garantir le succès sportif à l’âge adulte. L’analyse de programmes de détection précoce de talents réalisés en Russie, en Allemagne ou encore aux États-Unis est univoque : moins de 2% des jeunes talents sélectionnés atteignent un jour l’élite sportive internationale » (Jidovtseff, 2016).

Enfin, cette spécialisation précoce entraînera une carence au niveau des habiletés motrices fondamentales et des habiletés sportives de base.

Et alors ?

« Dans les données probantes actuelles, la compétence motrice d’un enfant est le premier facteur de prédiction pour déterminer s’il sera actif à l’âge adulte. Ce sentiment de compétence se développera parce que l’enfant a pratiqué une variété d’activités physiques et de sports entre 0 et 12 ans. Les jeunes qui ont acquis une littératie physique* ont plus de chance d’être actifs pour la vie. »  - Joël Beaulieu

La mission de l’école

Fait à noter, l’ajout des heures d’entraînement dans l’horaire s’effectue au détriment de certaines matières de base... Il survient alors un paradoxe fascinant : l’éducation physique laisse souvent la place à la pratique spécifique d’un seul sport.

Comme si l’éducation physique ne servait qu’à faire bouger bêtement les jeunes. Comme si elle ne reposait sur aucun fondement scientifique.

Tous les jeunes ont besoin d’une éducation physique quotidienne de qualité. Et l’expression de qualité signifie qu’elle permet de développer correctement des savoirs essentiels à l’intérieur d’un programme par compétences, dont les habiletés motrices fondamentales et les habiletés sportives de base. 

Bref, l’excellence sportive par la spécialisation précoce est un modèle désuet qui devrait disparaître de nos écoles primaires.

Est-ce qu’un système d’éducation doit encourager la marchandisation ou outiller nos enfants afin qu’ils deviennent des citoyens actifs physiquement toute la vie ?

Compte tenu de l’augmentation vertigineuse de la sédentarité et de ses multiples conséquences, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de demander à l’infirmière Émilie Ricard ce qu’elle en pense.

Des patients, elle en a déjà suffisamment.

________________________________________________

*Il s’agit du développement des habiletés motrices et sportives fondamentales. Ce sont ces habiletés qui permettent de bouger avec adresse et confiance dans tous les contextes intérieurs et extérieurs : au sol, sur l’eau et dans l’eau, sur la neige et la glace et dans les airs. Les gens qui possèdent une littératie physique ont la compétence, la confiance et la motivation nécessaires pour prendre plaisir à participer à un éventail d’activités sportives et physiques.