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Tuerie en Floride. Des pensées et des prières

Tuerie en Floride. Des pensées et des prières
AFP

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Au lendemain de la tuerie de Parkland en Floride, on assiste à un scénario familier en politique américaine. Des pensées et des prières sont envoyées aux victimes et à leurs proches. Ceux qui tentent de relancer le débat sur les armes à feux se font dire que ce n’est pas le moment. Le temps passe sur les mémoires. On oublie l’événement. Rien n’est fait. On recommencera au prochain massacre. Est-ce que cette fois-ci sera différente? Probablement pas.

Les États-Unis sont les champions incontestés des fusillades de masse. Le problème n’est pas nouveau. Avec ses 17 morts, la tuerie de Parkland occupe désormais la septième place d’un palmarès funèbre mené par l’horrible massacre de Las Vegas en octobre dernier (58 morts). Fait à signaler, trois des dix fusillades les plus meurtrières ont eu lieu très récemment (26 morts le 5 novembre dernier à Sutherland Springs au Texas). Les armes en cause dans les plus récentes fusillades de masse étaient des fusils semi-automatiques à vocation militaire achetés en toute légalité. En fait, pour un jeune de 19 ans comme le tueur de Parkland, il était plus facile de se procurer une telle arme militaire offensive qu’une arme de poing défensive.

Pendant dix ans, de 1994 à 2004, la vente de ces armes d’assaut était prohibée aux États-Unis. On a assisté pendant cette période à une baisse du nombre de fusillades de masse et une réduction du nombre total de morts dans de tels épisodes. En bref, de 1984 à 1994, 19 fusillades de masse ont causé 155 morts; de 1994 à 2004, 12 incidents ont fait 89 morts; de 2004 à 2014, 34 incidents ont fait 302 morts (source). Avec plus de 200 morts dans de tels incidents depuis 2015, la période de 2014 à 2024 dépassera probablement ces totaux (voir ici).

Nous ne sommes pas à l’abri de tels événements chez nous, mais une chose est sûre: si les meurtriers de Polytechnique, de la mosquée de Québec et du collège Dawson avaient eu un accès facile au type d’armes qui ont servi à Las Vegas, à Parkland et au bar Pulse d’Orlando, le nombre de morts aurait été beaucoup plus élevé. (Correction 17/02: un lecteur attentif me signale que les armes utilisées à Polytechnique et à Québec n'étaient pas fondamentalement différentes de celles utilisées dans la plupart des cas américains cités. Vérification faite, il a raison: l'énoncé ne tient probablement que dans le cas de Las Vegas. Ceci n'invalide toutefois pas la proposition qu'un accès plus difficile à de telles armes rend les tueries à grande échelle moins probables). Aux États-Unis, une solution évidente pourrait être de renouveler l’interdiction des armes d’assaut semi-automatiques, mais dans le contexte politique actuel cela semble pratiquement impossible. Même une extension des vérifications d’antécédents semble extraordinairement improbable.

 

Les réactions immédiates

Depuis la tuerie de mercredi, les expressions d’horreur et les témoignages de solidarité envers la communauté touchée sont unanimes. Pendant que la gauche relance le débat sur le contrôle des armes à feu, la droite envoie ses pensées et ses prières et met l’accent non sur les armes mais sur la santé mentale de leurs propriétaires. Les républicains insistent sur le fait que les moyens auraient dû être mis en œuvre pour détecter le comportement erratique du meurtrier présumé afin d’éviter qu’il ne passe à l’acte. Dans une intervention méticuleusement préparée par ses conseillers (contrairement à son habituelle improvisation), le président Trump n’a donné aucun signe que l’ampleur du drame pouvait être liée au type d’arme utilisé. Dans les nombreuses réactions publiques, aucun républicain n’a même considéré la possibilité de nouveaux contrôles des armes à feu, même si la grande majorité des Américains appuient de telles mesures.

Il n’y a rien d’étonnant à ce que les républicains hésitent à mentionner le contrôle des armes, puisque la plupart d’entre eux sont dépendants de l’appui financier du lobby des armes et surtout vulnérables à sa capacité de mobilisation de ses sympathisants. Par exemple, le sénateur Marco Rubio de Floride a reçu plus de 3 millions $ de la National Rifle Association (NRA) lors du dernier cycle électoral et le président lui-même a reçu plus de 20 millions $.

Ça sonne creux

Le discours des républicains sur l’importance à donner à la santé mentale pour prévenir de telles catastrophes sonne creux. D’une part, les coupes draconiennes dans le budget de Medicaid annoncées dans le budget fédéral à l’étude au Congrès vont inévitablement frapper de plein fouet le secteur de la santé mentale. D’autre part, parmi les nombreuses mesures d’affaiblissement du programme Obamacare, l’une des premières mesures ciblées par les républicains a été l’obligation des plans d’assurance subventionnés à couvrir les soins en santé mentale.

Le comble de l’hypocrisie est que, alors que les républicains crient sur tous les toits qu’il faut s’attaquer au problème de la santé mentale des personnes qui pourraient avoir accès à des armes meurtrières, une des toute premières lois adoptées par le Congrès républicain et signées par le président Trump le 28 février 2017 abolissait le statut de santé mentale comme critère de refus d’un permis d’achat d’arme.

Trump répondra-t-il aux appels à l’action?

Quand le président Trump se rendra à Parkland, il se joindra aux autres politiciens pour exprimer la peine d’un pays entier, mais les résidents éprouvés s’attendent à plus. Par exemple, dans cette vidéo virale, une mère d’un élève tué implore le président de passer à l’action.

Même le très conservateur et pro-Trump New York Post, le journal newyorkais préféré de Donald Trump, a demandé à la une au président de prendre l’initiative.

Selon certains, Donald Trump serait dans une position idéale pour saisir l’occasion et agir à l’encontre de la ligne de son parti et former une alliance avec les démocrates. Un peu comme le président Nixon, réputé pour sa ligne dure contre le communisme, était probablement le mieux placé pour faire une ouverture envers la Chine en 1972, le fait que Donald Trump ait développé un ancrage solide dans la droite idéologique tout en maintenant une ouverture (dans le discours sinon dans les actes) à la collaboration bipartisane pourrait permettre une percée dans le domaine du contrôle des armes.

Permettez-moi d’en douter.


Immobilisme garanti

D’abord, si Donald Trump avait eu la moindre intention de bouger dans le domaine du contrôle des armes à feu, il aurait fait mine d’intervenir suite à la tragédie de Las Vegas en faveur d’une proposition de législation pour interdire les dispositifs d’accélération de tir qui transforment les armes semi-automatiques en mitraillettes. Les républicains auraient pu agir mais rien n’a été fait et rien ne semble être en préparation.

Ensuite, Trump a clairement placé son mouvement en phase avec la NRA et son discours inflexible d’opposition à tout contrôle des armes à feu. C’est une composante importante de son noyau d’appui et si Trump a démontré une chose depuis son arrivée en poste, c’est sa réticence à confronter sa «base» sur des enjeux fondamentaux. De plus, la grande majorité des républicains hésiteraient à confronter la NRA pendant une année électorale et comme le leadership du parti au Congrès a comme règle fondamentale de ne pas mettre de l’avant des projets qui ne sont pas appuyés par une majorité des républicains, il est improbable qu’un projet de loi se rende à l’étape du vote cette année.

Trump lui-même aurait fort probablement plus à perdre qu’à gagner électoralement. En effet, si les absolutistes des armes à feu pourraient lui retirer leur appui et s’abstenir de voter, il est loin d’être clair que les électeurs opposés à Trump pour une myriade d’autres raisons renversent leur vote pour le seul enjeu du contrôle des armes à feu, qui n’est une priorité que pour une minorité d’entre eux.

Bref, comme pour toutes les catastrophes du genre où le tireur n'est ni musulman, ni noir, ni immigré clandestin, il est plus que probable que tout ce que les républicains auront à offrir soit, encore une fois, des pensées et des prières.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM