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Robert Lepage et l’après-Weinstein au théâtre

Robert Lepage et l’après-Weinstein au théâtre
Photo Stevens LeBlanc

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Paris | Il y a quelques mois, le metteur en scène québécois Robert Lepage n’aurait jamais pensé qu’il se poserait des questions en répétant, avec une actrice nue, sa pièce autour du marquis de Sade.

«Je lui ai dit : “écoute, si dans les répétitions j’ai fait quelque chose de déplacé, tu me le dis”», raconte à l’AFP l’artiste de 60 ans qui présente sa pièce Quills au Théâtre de la Colline à Paris.

Une réflexion qui ne lui avait jamais traversé l’esprit avant le débat international sur le harcèlement sexuel dans la foulée des accusations contre le producteur hollywoodien Harvey Weinstein.

En 2016, Lepage monte avec Jean-Pierre Cloutier Quills (plumes), une adaptation en français de la pièce de l’Américain Doug Wright, inspirée de la vie du marquis de Sade (1740-1814). Sulfureux écrivain français, le marquis était réputé pour ses écrits érotiques et pornographiques empreints de cruautés, qui ont fait naître le terme de « sadisme ».

Mais deux ans plus tard, en répétant récemment la pièce où il campe l’aristocrate accusé de débauche, le contexte avait changé.

«Jusqu’où peut-on aller?»

«Une pièce que vous avez montée en 2016, comment ça s’inscrit en 2018? On découvre un débat qui n’était pas», souligne l’artiste multidisciplinaire.

«On n’a jamais eu de réflexion là-dessus... on est devenu sensible à ça», confie-t-il.

Dans Quills, Lepage joue une scène de sexe avec une actrice. Les deux comédiens sont complètement nus sur une croix.

«On est très souvent dans les salles de répétition nus, en train de s’embrasser, donc on est dans des situations très intimes où les gens sont très vulnérables», affirme Robert Lepage connu pour un style de mise en scène très visuel.

«On ne sait pas si l’autre est à l’aise ou pas, jusqu’où on peut aller, et si le geste est gratuit », dit-il. «Alors imaginez-vous dans ce contexte, on fait entrer un prédateur», en l’occurrence le marquis de Sade.

Le marquis de Sade a été pendant longtemps voué aux gémonies en raison du caractère pornographique et violent de ses écrits qui lui vaudront d’être emprisonné ou placé en asile.

«Ma vraie plume se situe entre mes cuisses» ou encore «les voeux de chasteté font une moquerie de l’homme», proclame l’aristocrate qui dit tirer son bonheur de «faire éclater les conventions».

«Dépravé», «libidineux»

Quills retrace les derniers jours imaginaires du marquis, quand il était pensionnaire d’un asile d’où il continue de faire publier ses récits sulfureux malgré les tentatives des autorités de «purifier de la puanteur de l’indécence» cet être «dépravé», «licencieux» et «libidineux».

Pour le metteur en scène, la pièce écrite dans les années 1990 est plus actuelle que jamais, avec la dénonciation d’abus sexuels qui fait la une de la presse mondiale.

«Les artistes ont toujours la prétention de faire une chose qui va être actuelle, mais ne soupçonnent pas qu’elle est plus actuelle qu’on ne le voulait», affirme-t-il avec un sourire.

Quills prend donc «des connotations différentes avec tout ce qui se passe avec le hashtag #moiaussi(#MeToo)», conclut Robert Lepage.