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La classe de Mme C.: comme une courtepointe

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Février. La vitesse de croisière est prise. Les routines installées.

Les enfants savent ce qu’ils ont à faire. Connaissent le comment, le quand et le pourquoi de chaque tâche. La démarche de travail est acquise.

Pour presque tous.

Les élèves ont leurs repères.

Et ils connaissent mes limites. Mes humeurs. Et je connais les leurs. Par cœur.

Les feuilles pas de nom n’ont plus aucun secret pour moi. Je reconnais le coup de crayon de chacun.

Je sais à l’avance qui corrigera sa dictée au marqueur fluo rose.

Identifier le propriétaire du crayon mâchouillé laissé au laboratoire informatique ? Un jeu d’enfant.

Nous vivons ensemble dans une classe pas très grande, quatre à cinq heures par jour, cinq jours par semaine.

J’ai le sentiment de les avoir presque tricotés, ces enfants.

Je sais quand Émile est triste. Quand Léa est anxieuse. Et quand la récré de Louis va mal se passer. Parce qu’il est arrivé fébrile. Je sais aussi quand Sara est chez sa mère. Elle est plus fatiguée. Quand Sébastien est chez son père. Ses devoirs sont impeccables.

Les liens se sont tissés. Les gangs sont formées.

Des chicanes, des fous rires. Des secrets. Si les murs de la classe pouvaient parler.

Je trouve ça beau. Une belle courtepointe colorée.

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Quelque chose vient fragiliser cette confortable chose qu’est notre climat de classe. Que nous avons mis tant de temps à ajuster. Agencer. Rapiécer.

Un nouvel élève arrive lundi.

Boum.

Il s’appelle Dylan. Il arrive de l’école d’à côté. Mais de la Côte-Nord l’année d’avant. Il a fréquenté presque deux fois plus d’écoles qu’il a d’années scolaires.

J’en sais peu sur son profil d’élève, mais statistiquement...

Les nouveaux de milieu d’année arrivent souvent avec un bagage lourd. Et un rapport difficile avec l’école.

Mon premier sentiment est bien égoïste. Je pense à moi. À tout le travail qu’implique l’accueil d’un nouveau à ce temps-ci de l’année.

À ma gang.

Qu’est-ce qu’il vient faire ce nouveau, dans notre clan ?

On dirait que je lui en veux de m’obliger à découdre ce que j’essaie d’assembler depuis septembre.

Un travail de précision. Qui demande temps, patience, créativité.

La couverture chauffante

15 h 30. La direction, une dame et un petit costaud s’amènent du bout du corridor. C’est Dylan. Et sa mère, je présume. Ils viennent visiter l’école et la classe.

Je m’avance vers la porte en tentant un sourire accueillant.

Dylan se cache derrière sa mère. Sa tante en fait. J’apprends que c’est sa tante. Avec qui il vit maintenant.

Je m’avance. Il fuit mon regard. Se rentre le menton dans le collet de son gros manteau de motoneige.

Ses yeux. Plein de méfiance. Ça me touche.

Il me scrute du coin de l’œil.

Je vais vers lui et lui souris. Pour vrai cette fois. Et lui tends la main.

Je ne sais pas quel coin de la couverture je vais découdre pour lui faire une place parmi nous.

Mais si je me fie à la chaleur de sa grosse main tremblotante, notre courtepointe n’en sera que plus chaude.

Bienvenue, Dylan.