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Maman a envie de se suicider

Maman a envie de se suicider
Christine Lemus

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Quand j’avais treize ans, j’avais quatre amies. Nous passions parfois des soirées à écouter des chansons tristes, juste pour pleurer, en sachant pertinemment qu’il y aurait toujours quelqu’un pour nous consoler. À Pointe-aux-Trembles, un vendredi soir, avec Elton John dans les oreilles, chacune de mes amies s’était confiée à tour de rôle. Moi j’avais attendu. Je n’aimais personne assez pour barbouiller de son nom mon étui à crayons. J’avais une permanente et une coupe champignon, mais je ne me rendais pas compte que c’était affreux. Ce que j’avais donc raconté c’était la honte.

Ma honte d’avoir fouillé dans les tiroirs de ma mère. La honte d’avoir trouvé son journal intime, dans lequel elle n’écrivait plus depuis des années.

Ma mère est vivante grâce à un câlin

Dans son journal, à la toute première page, elle annonçait qu’elle voudrait mourir. Ma mère voulait se tuer. Elle continuait comme ça jusqu’à ce qu’elle mentionne que mes frères, deux jumeaux de même pas deux ans au moment où elle écrivait ça, avaient foncé sur elle et lui avaient fait un câlin. Elle pleurait, et je pleurais par-dessus ses pleurs. Je ne voulais pas imaginer ma mère malheureuse. Encore moins ma mère morte.

Depuis, c’est resté : pour moi ma mère est vivante grâce à mes frères. Je me suis demandé si c’était commun, de se forcer à ne pas crever pour ses enfants. Laura, une mère de mon quartier, que j’avais rencontrée dans un parc quand nos premiers enfants avaient tout juste un an, m’avait confié prendre des médicaments « pour ne plus vouloir toujours dormir et se cacher de tout le monde. » Je l’ai recontactée, en mentionnant, sans subtilité, que je voulais la questionner sur la dépression. Elle a accepté.

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Tomber enceinte comme dans un gouffre

Un après-midi j’étais chez elle. Avec son petit dernier de quelques semaines qui sommeillait dans ses bras. Avec un thé Oolong et des croissants un peu secs. Avec ses cernes et son envie de tout raconter ce qu’elle raconte depuis longtemps à sa psychologue.

Quand elle était jeune, Laura voulait devenir pilote d’avion. Elle faisait de la natation de compétition, obtenait de bons résultats scolaires et faisait des tartines au dulce leche à son petit frère le matin. Elle ne connaissait pas la fatigue. « Quand je suis tombée enceinte, c’était comme si je tombais dans un gouffre sans fond. Je voulais être enceinte. Mais pendant neuf mois, je ne me suis pas sentie moi. Je me suis sentie handicapée. Je me forçais pour parler à mon enfant, parce que je lisais que des mères faisaient ça, lire des histoires et faire écouter de la musique classique. » Quand son conjoint s’approchait de son ventre pour faire pareil, ça la dégoûtait. Elle a continué à travailler le plus longtemps possible, puis en congé de maternité, un mois avant la naissance prévue de l’enfant, elle a demandé des recommandations de psychologue sur une page Facebook de parents. Elle a épluché chacune des suggestions et a contacté une psychologue. « Son nom était le même que ma tante et j’ai toujours eu confiance en ma tante. »

Elle a aussi commencé à prendre des suppléments alimentaires, à faire de la méditation et de la visualisation positive. « J’ai collé au-dessus du lavabo de la cuisine des phrases que j’aimais. J’étais toujours à la cuisine, à préparer des purées. Ça ne fonctionnait pas et je me suis trouvée conne d’avoir pensé que ça fonctionnerait. » Malheureuse, elle a passé la fin de sa grossesse au lit, à se convaincre que ce serait trop horrible de se tuer avec un enfant qui n’a rien demandé, ni la vie ni la mort. Elle a décidé d’attendre la naissance de l’enfant. Ça la rassurait, d’avoir un moment auquel se raccrocher, si tout continuait à aller mal.

Un souhait : ne plus avoir à faire semblant de sourire

Quand son enfant est né, elle l’a aimé, tout de suite, même s’il lui arrachait la peau du mamelon à téter trop mal, même s’il ne dormait que dans son lit à elle, sa tête dans le creux de son aisselle. Pendant un moment, c’était assez, avoir un enfant à aimer. Elle prenait des antidépresseurs, mais elle se disait qu’elle n’aurait pas à en prendre longtemps. Puis les mauvaises pensées sont revenues. « Personne me dit que je suis rien. Je sais que je suis aimée. Mais je me sens rien. » Elle prend du plaisir à voir son plus vieux dessiner des fusées. Elle aime le vacarme des autos qui percutent un mur de son appartement. Elle regarde Pinterest et Instagram pour des idées de bricolage. Mais elle voit aussi la même psychologue et elle lui répète qu’elle ne sait pas comment faire, pour ne pas être rien, pour juste être bien. « Je n’en demande pas beaucoup. Je ne veux pas avoir à faire semblant de sourire quand mon chum revient du service de garde avec mon garçon. »

Elle n’a pas de moment précis ou une date échappatoire qu’elle garde en secret dans sa tête. Peut-être qu’elle ne me le dirait pas non plus. « Je le dis facilement que je suis dépressive. Tout le monde le sait. » Elle ne parle que de la mort avec sa psychologue. « C’est pas abstrait. C’est une envie. Je ne le ferai pas, mais ça fait du bien de pouvoir en parler chaque deux semaines avec quelqu’un que ça ne toucherait pas. Mes enfants je ne veux pas qu’il connaisse cette part de moi. Mon chum me console déjà trop souvent. »

Détresse et tomates sur le balcon

Marilyne sait ce que c’est, des parents malheureux. « Mon père est alcoolique. Ma mère va à Cuba quand elle ne va pas bien.» Elle n’a jamais parlé de maladie mentale avec sa famille, mais a toujours trouvé que c’était lourd, chez elle. « Comme si notre maison n’avait jamais de lumières allumées en-dedans. Même quand c’était Noël ou ma fête, avec trop de décorations parce que ma mère est extrême, c’était triste. »

Quand elle le pouvait, elle quittait la maison familiale pour aller chez des amies. « C’est pas que je les aime pas mes parents. C’est que je suis pareille. La première fois que j’ai voulu mourir, j’étais vraiment jeune. » Elle ne pensait pas vouloir d’enfants, mais a apprivoisé l’idée de devenir mère avec son conjoint, qu’elle a connu à 18 ans. Quand ils ont commencé à ne plus utiliser de condoms, elle est devenue enceinte dès le premier mois d’essai. « J’étais pas préparée à ce que ça fonctionne tout de suite. J’ai paniqué, mais j’étais heureuse. »

Elle se trouve bonne comme mère d’une petite fille de 5 ans. « Je sais que c’est pas populaire dire ça. Ça ne veut pas dire que je ne trouve pas ça difficile. J’ai plus de compassion pour moi, grâce à elle. Plus de respect. Je la regarde et je me dis que c’est pas si pire, endurer tout ça, pour être avec elle, pour l’avoir faite, elle. Je ne suis pas guérie de rien. Mais j’ai quelqu’un que j’aime plus que moi-même. Je suis hypersensible et je retrouve ça en elle aussi, mais d’une autre façon. C’est pas misérable comme chez mes parents. »

Elle a hâte à l’été. « Je suis comme ma mère mais je ne vais pas à Cuba. Je fais pousser des tomates sur mon balcon. »