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Éducation sexuelle: les profs pas prêts pour le cours

Les canevas pédagogiques sont incomplets et les professeurs n’ont pas été formés, a appris Le Journal

Valérie Boyer (gauche), Pascale Rodrigue (centre) et Gabriel Amyot (droite), de l’organisme Le Néo, remarquent que la réalité des transgenres est absente des canevas du programme d’éducation sexuelle pour les élèves du secondaire. 
Photo Dominique Scali Valérie Boyer (gauche), Pascale Rodrigue (centre) et Gabriel Amyot (droite), de l’organisme Le Néo, remarquent que la réalité des transgenres est absente des canevas du programme d’éducation sexuelle pour les élèves du secondaire. 

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En colère, mal à l’aise et toujours pas formés, les professeurs ne se sentent pas prêts pour le retour de l’éducation à la sexualité à la grandeur de la province, dans six mois, au point où des écoles pourraient manquer de volontaires pour l’enseigner.

« Parler d’agression sexuelle à des enfants de première année... Si je devais faire ça demain matin, je passerais des nuits blanches », illustre Nathalie Morel de la Fédération autonome de l’enseignement, qui représente plus de 34 000 professeurs.

Après avoir été abolie il y a plus de 15 ans, l’éducation à la sexualité sera de retour dans toutes les écoles du Québec et à tous les niveaux du préscolaire, primaire et secondaire, dès l’automne prochain.

Les enseignants et sexologues interrogés par Le Journal se réjouissent du retour de ce programme. Mais les profs sont « en colère » devant la « précipitation » du ministère de l’Éducation, indique Mme Morel.

« Ils ont peur de faire une gaffe en n’abordant pas un sujet de la bonne façon ou en n’ayant pas la réponse appropriée », dit Josée Scalabrini de la Fédération des syndicats de l’enseignement, dont font partie plus de 65 000 professeurs.

Pénurie de profs

Depuis deux ans, environ 140 écoles participent à un projet pilote. Malgré cela, le matériel disponible est incomplet, a constaté Le Journal après avoir obtenu les canevas pédagogiques qui ont été créés pour le programme.

Des thèmes sont absents et aucun canevas n’a été transmis pour les élèves de quatrième et sixième année du primaire ni pour ceux de cinquième secondaire.

Les enseignants ignorent quand et de quelle façon ils seront formés pour parler de sexualité. Seront-ils libérés ? Et si c’est le cas, qui les remplacera pendant qu’ils s’absenteront pour recevoir la formation, considérant que les écoles vivent déjà une pénurie de profs, ont soulevé les syndicats.

« Ceux qui donneront cet enseignement sont censés être volontaires. Mais qu’est-ce qu’on fait si, dans une école, il n’y a aucun volontaire ? » se demande Mme Scalabrini.

Il est donc probable que des profs soient forcés de l’enseigner même s’ils ne se sentent pas à l’aise de parler de sexualité, dit Mme Morel.

« Faire une introspection »

Dans ses canevas, le ministère invite pourtant la personne qui enseignera ce sujet à « faire une introspection » et à « faire le point » sur son niveau d’aisance.

D’autant plus que des élèves risquent de dévoiler qu’ils ont été agressés pendant ou après l’atelier.

« Et ce n’est pas facile, recevoir ça », dit la sexologue Geneviève Labelle. La personne qui recueille cette confidence doit adopter une attitude aidante, sans quoi elle risque de nuire au processus de guérison de la victime, explique-t-elle.

« Dans un monde idéal, il devrait y avoir un sexologue dans chaque école. »

« Les professeurs en ont déjà par-dessus la tête. Comment peut-on penser leur ajouter une tâche aussi délicate que celle-là ? » s’interroge la sexologue Jocelyne Robert.

Rien sur l’avortement et les transgenres

Des sexologues et intervenants déplorent que l’avortement et la réalité des transgenres, deux sujets délicats, ne soient toujours pas au programme d’éducation sexuelle pour les élèves du secondaire.

« Je suis inquiète un peu. C’est de la bullshit ou c’est sérieux tout ça ? », s’impatiente la sexologue Jocelyne Robert, qui a l’impression que le ministère de l’Éducation « tâtonne ».

L’avortement n’apparaît nulle part dans les canevas pédagogiques qui ont été transmis au Journal. En revanche, la plupart des moyens de contraception sont abordés, y compris la pilule du lendemain.

« C’est évident qu’il faut évoquer la possibilité de grossesses non désirées », explique-t-elle. Même si la plupart des jeunes filles savent de nos jours que l’avortement existe, il est important que les adolescentes sachent notamment qu’il ne s’agit pas d’une option dangereuse pour leur santé.

« Les jeunes sont très curieux et ils cherchent des réponses. Si on [ne] leur fournit pas, ils vont aller la chercher ailleurs et pourraient tomber sur des informations erronées », dit la sexologue Geneviève Labelle.

Questions d’ados

La réalité des personnes transgenres est également absente des canevas du programme pour les élèves du secondaire.

« C’est vraiment un manque », déplore Valérie Boyer, intervenante à l’organisme Le Néo, qui donne déjà des ateliers dans les écoles de Lanaudière. Il s’agit d’un sujet sur lequel les adolescents posent beaucoup de questions, les personnes transgenres étant de plus en plus visibles dans notre société, note-t-elle.

« Qu’est-ce qu’une personne trans ? Pourquoi certaines personnes le sont-elles ? Est-ce que l’on change d’orientation sexuelle quand on [change de sexe] ? » énumère l’intervenant Gabriel Amyot.

L’identité sexuelle, qui dicte si une personne se sent homme ou femme, ne doit pas être confondue avec l’orientation sexuelle, qui dicte plutôt envers qui une personne est attirée, explique-t-il.

« À venir »

Dans le programme du ministère, l’identité sexuelle sera abordée dès le primaire, mais le contenu ne semble pas avoir encore été élaboré.

« Des précisions seront faites pour aider le lecteur [...] à savoir quelle posture pédagogique adopter », précise-t-on dans le canevas du préscolaire.

Tard mardi soir, le ministère de l’Éducation n’avait pas rendu les appels du Journal.

LES THÈMES ABORDÉS

Préscolaire et primaire

  • Le corps humain
  • L’identité de genre
  • L’hygiène
  • La grossesse et la naissance
  • Les agressions sexuelles
  • Les rôles et stéréotypes sexuels
  • La puberté
  • L’éveil amoureux et l’amitié

Secondaire

  • Les relations amoureuses et la séduction
  • L’orientation sexuelle
  • L’identité et les stéréotypes sexuels
  • Les agressions sexuelles
  • L’agir sexuel (masturbation, orgasme, pornographie, etc.)
  • Les infections transmises sexuellement et la contraception
  • La violence conjugale