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Des aînés privés de repas et de bains dans un CHSLD de Laval

Excédée par le manque d’effectifs, une infirmière dénonce ses conditions de travail

Kassandra Leclerc veut exposer la situation alarmante qu’elle constate chaque jour dans l’établissement où elle travaille.
Photo Martin Alarie Kassandra Leclerc veut exposer la situation alarmante qu’elle constate chaque jour dans l’établissement où elle travaille.

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Des personnes âgées privées de bain et de repas chaque semaine sont soignées par des employés épuisés et à bout de nerfs. Pour avoir dénoncé ces conditions de travail affligeantes, une employée d’un CHSLD de Laval a été suspendue par sa direction.

« Chaque semaine des gens pleurent. La famille d’un résident m’a dit qu’elle n’avait jamais vu un établissement qui traitait aussi mal ses résidents et ses employés », affirme Kassandra Leclerc, infirmière auxiliaire et présidente du syndicat SQEES-FTQ de la résidence L’Eden à Laval.

Cette sonneuse d’alarme de 28 ans a été accusée d’insubordination par sa direction. Elle a même été suspendue un jour après avoir dénoncé, à de nombreuses reprises depuis un an, ses conditions de travail.

Manque d’effectif

Elle se dit écœurée par les problèmes que cause le manque d’effectif dans cet établissement privé accueillant environ 150 personnes. Une large majorité de ces résidents viennent du système public en vertu d’une entente avec le CISSS de Laval.

Pour combler le manque d’effectif, les employés redoublent d’efforts, mais ne parviennent souvent pas à fournir les soins élémentaires, comme l’alimentation.

« On s’est déjà retrouvés à quatre pour nourrir 24 résidents, raconte Mme Leclerc. À 11 h, le dîner arrive et certains déjeuners préparés à 7 h sont encore là, car on n’a pas eu le temps de les amener. »

Privés de bain

Infirmières et préposés se retrouvent souvent incapables de donner aux résidents leur bain hebdomadaire.

« Dans le temps de Noël, une femme est restée sans bain pendant un mois, déplore Kassandra Leclerc. C’est problématique, car les résidents risquent de développer des plaies, sans compter l’odeur. »

Kassandra Leclerc affirme avoir porté plainte à la CNESST et alerté le CISSS de Laval et sa direction sur la situation, sans qu’aucune amélioration réelle soit apportée.

L’infirmière a plutôt reçu une série d’avis disciplinaires et, récemment, une journée de suspension, accompagnée d’une menace de congédiement.

Réponse

Contactée par Le Journal, la directrice de la résidence L’Eden, Julie Salette, a répondu à notre demande d’entrevue par un courriel.

Elle y affirme que les résidents reçoivent des soins de qualité et dit n’avoir reçu aucune plainte de clients, reconnaissant tout de même que certains ont déjà déploré des délais dans la prestation de services en l’absence de certains employés.

Mme Salette ajoute que la suspension de Kassandra Leclerc ne serait pas liée à son rôle syndical, mais à son insubordination, dont des familles de résidents se seraient plaintes.

« Cette suspension est clairement liée à mon engagement syndical, rétorque Kassandra Leclerc. À ma connaissance, aucune famille ne s’est plainte d’insubordination de ma part. »

Contacté par Le Journal hier, en après-midi, le CISSS de Laval n’a pas donné suite à notre demande.

 

Pénurie de préposés dans tout le Québec

 

La situation alarmante de la résidence L’Eden de Laval est représentative de la pénurie de préposés qui touche le Québec, selon le vice-président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN).

« C’est une problématique qui est généralisée, dit Jean Lacharité. Je pense même que le ministre [Gaétan Barrette, ministre de la Santé] est conscient de ça. »

M. Lacharité confirme que cette pénurie a des effets sur les autres catégories professionnelles, comme c’est le cas à la résidence L’Eden de Laval.

« Quand le travail qui devrait être fait par un préposé ne peut pas l’être, parce qu’on est en situation de pénurie ou de surcharge de travail, c’est le reste du personnel qui s’en charge, explique-t-il. Quand une culotte doit être changée, il faut bien que quelqu’un le fasse. Des fois, cela va être une infirmière, même si ce n’est pas son rôle. »

Pas valorisés

Le vice-président de la CSN estime toutefois que ce sont les résidents des CHSLD qui sont les premiers à souffrir de cette pénurie.

« Les préposés et même les employés d’entretien ménager sont ceux qui passent le plus de temps dans la chambre des résidents, rappelle-t-il. Ce ne sont pas des emplois valorisés, mais pour beaucoup de personnes aînées qui ne reçoivent pas de visites, c’est le dernier contact humain qui reste. »

Cette absence de reconnaissance combinée aux conditions de travail difficiles créées par le manque de personnel entraîne des difficultés de recrutement dans ce secteur d’emploi.

« Ce n’est pas attrayant du tout, d’ailleurs, on observe beaucoup d’absences pour des congés de maladie, dues à une surcharge de travail et à des problèmes psychologiques », regrette M. Lacharité.

Il ajoute que le salaire des préposés ne correspond pas, dans bien des cas, à la valeur du travail fourni.

Ce phénomène touche en particulier le secteur privé, où le taux horaire est généralement inférieur à 15 $ de l’heure, contre plus de 21 $ de l’heure dans le public.

À cette pénurie de préposés, s’ajoutent de grosses difficultés de recrutement chez les infirmières.

Environ 1600 diplômés seraient sans emploi, selon l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, qui alertait l’opinion publique à ce sujet le mois dernier.

 

La résidence L’Éden

  • Environ 150 résidents, dont 130 lits publics (entente avec le CISSS de Laval).
  • Une vingtaine d’infirmières et 90 préposés.
  • Plus de 20 postes de préposés à pourvoir.
  • Tarifs : environ 5000 $/mois pour les résidents privés (alimentation, soins, chambre).
  • Plus de 1500 $/mois pour les résidents du système public avec une chambre semi-privée.

 

Situations vécues

  • Des aînés oubliés dans leur chambre sans repas.
  • Une femme n’ayant pas reçu de bain pendant 4 semaines.
  • Des employés qui pleurent d’épuisement moral et physique.
  • Obligée de donner un verre d’Ensure (boisson protéinée) au lieu du repas par manque de temps.

Source : Syndicat SQEES-FTQ