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Mauvaise cible

Bloc revolver arme à feu pistolet
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* La dystopie suivante est inspirée par les récentes déclarations du président américain Donald Trump concernant sa volonté d’armer les enseignants.


Saint-Jérôme, Québec, 1er septembre 2032


Ce matin, c’est la rentrée. Une 33e pour moi.  J’ai encore la passion, le feu sacré. Mais rien n’y fait  : je n’ai pas réussi à fermer l’oeil de la nuit.  Des cauchemars où j’arrive en retard, où je cherche un local qui n’existe pas.  Ma douce m’embrasse, me souhaite une belle journée. Elle me tend mon manteau. M’informe qu’on annonce de la pluie et que le vent est assez vigoureux. J’adore sa bienveillance.  Effectivement, quand je mets le pied sur la galerie, septembre me rentre dans le corps, me fouette le visage.  Elle avait raison. Comme toujours. 

Le trajet jusqu’à l’école, je le connais par coeur. Je pourrais y aller les yeux fermés, mais ce ne serait pas prudent. Ce matin, toutefois, les couleurs, l’atmosphère sont différentes. 

Les feuilles des arbres ont déjà commencé à changer de teinte. Comme si leur destin était raccourci cette année.

Les quelques piétons que je croise me fixent plus longtemps qu’à l’habitude.  Ma voiture a-t-elle perdu un enjoliveur? Étrangement, je remarque des détails que je n’avais jamais vus lors de mon trajet matinal, une routine mille fois exécutée. Tiens, cette maison a-t-elle toujours eu cette cheminée? Et cette haie de cèdres? Je ne l’avais jamais remarquée.  Une drôle de paix s’installe en moi, comme si j’étais en totale harmonie avec le monde qui m’entoure. Malgré le stress normal d’une rentrée des classes.

L’école a été rénovée l’an dernier. Très jolie. En traversant la rue, je me prends à examiner ses nouveaux revêtements, ses nouvelles fenêtres. J’aime bien.  En entrant, je salue au passage Mireille, notre dévouée concierge, celle qui fait briller nos planchers et reluire notre quotidien.  Une chic fille qui m’apporte toujours un petit présent lors de mon anniversaire. Je lui souhaite bonne journée et je me rends au vestiaire. Gestes mécaniques : j’appuie mon pouce sur le lecteur d’empreintes et je pose mon oeil droit sur le scanner rétinien. Identification réussie. J’ouvre mon casier et j’y dépose mon manteau. Au fond du casier, sous clé magnétique, une boite en acier trempé. Elle renferme l’arme à feu que mon gouvernement m’a gentiment offerte l’an dernier. Une nouvelle arme chaque année scolaire. Gros budget. Je la déteste. Je déteste porter cette arme. Oui, je m’y suis habitué. Les étudiants aussi. Mais c’est une habitude que je n’aurais jamais aimé développer.  
Il y a une douzaine d’années, alors que le débat faisait rage, je pensais m’en sortir.  Que je serai à la retraite quand les professeurs armés seront monnaie courante. Mais j’étais naïf.  Il y a 7 ans, après une sélection un peu arbitraire, j’ai été «choisi» avec d’autres collègues pour participer à une formation sur le port et le maniement d’une arme à feu.  De la formation continue dans toute sa splendeur.  Avant ce jour, je n’avais jamais touché à une arme.  Et depuis ce jour, je ne l’ai jamais utilisée.
Et je remercie le ciel chaque soir.
Ce matin, en l’agrippant machinalement pour l’insérer dans mon étui qui me colle au corps, je la trouve plus lourde qu’à l’habitude.  Ce matin,  j’ai le goût de la laisser dans sa boite.  Mais les inspections surprises sont plus fréquentes depuis quelque temps.  Et les amendes reliées au non-respect du code du port d’arme sont trop dommageables à l’aube de ma retraite.  Alors je soupire et l’empoigne avec un réel dégoût. 
En me rendant dans ma salle de classe, je constate encore une fois que je ne m’y ferai jamais.  Ces tristes barres d’acier devant les fenêtres, ça défigure un ciel bleu de belle manière!  J’ouvre les lumières et jette un coup d’oeil à mes listes. Tous des prénoms qui me sont étrangers. Mais ce n’est qu’une question d’heure avant qu’ils prennent vie sous mes yeux. 
Le premier cours se passe bien. Je leur sers toujours le même récit, le même monologue. Il est rodé au quart de tour et la magie opère. 
En quittant la salle des enseignants pour me rendre à mon deuxième cours, en marchant dans le corridor, je perçois quelque chose de différent.  Oui, ça fourmille, les étudiants sont fébriles, ils sont contents de se retrouver après cet été caniculaire. Mais il y a autre chose. Des banalités attirent mon attention.
Le rire d’une jeune fille aux yeux verts. 
Le sac à dos vert fluo de ce grand fouet aux cheveux longs. 
Le cri d'un jeune garçon.

Strident. Perçant. Qui vous fend l’âme en deux. 

Le corridor est bondé. Les élèves cessent de parler d’un coup. Malgré ce silence improbable, je n’entends pas les cris de panique qui semblent venir de loin. D’une autre dimension.  En un mouvement synchronisé mais tout aussi chaotique, la masse d’étudiants explose partout. Je distingue mal les formes devant moi, les néons intermittents n’aident pas et je me souviens qu’il faut que je prenne rendez-vous pour un examen de la vue.  D’autres cris fusent autour de moi. On me bouscule, on me pousse dans les casiers. Au loin, je vois Mireille qui semble faire signe aux étudiants de courir le plus vite possible. 
Le coeur me lâche quand j’entends des coups de feu par-dessus les cris de terreur d’élèves paniqués. 
Des coups de feu à répétitions, à intervalles réguliers. Un métronome qui sème la mort et la désolation.
Je tremble, je cherche mon arme sur moi. Mille fois je l’ai mise dans son étui. Mille fois j’ai répété ce geste-là. Et là, je ne la trouve plus. On me plaque si fort que je tombe à le renverse. À genoux dans le corridor, sans mes lunettes, je réussis à atteindre mon arme. J’enlève le cran de sureté et tente de distinguer celui qui cause ce carnage parmi la foule en panique.  Des étudiants tombent près de moi. Est-ce une maladresse? Ont-ils été atteints?
Je me ressaisis, me relève et tente d’apercevoir le monstre que je dois abattre.  Je le vois. Oui, il tient une arme. Je le vise, j’appuie sur la gâchette. Il tombe. Il ne bouge plus.  Je m’approche. 
C’est le garçon au sac fluo.
Dans ses mains, une gourde d’eau.
Noire.
Une jeune fille hurle à ses côtés, me regarde, troublée.  J’aimerais la rassurer, mais je n’y arrive pas. Alors que je me penche à ses côtés pour constater qu’il est bel et bien mort, je sens une chaleur au côté droit.
Une douleur si fulgurante que je me tords en roulant en boule dans ce corridor mal éclairé.  Des coups de feu retentissent encore.
Je fixe mon arme par terre.
Et j’ai le coeur gros.

C’est la dernière image que je verrai avant de mourir. 

Et je pense...Les feuilles des arbres ont déjà commencé à changer de teinte.

Comme si leur destin était raccourci cette année.