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Cessez de me dire que je suis belle

Cessez de me dire que je suis belle
Illustration Philippe Melbourne Dufour

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Se faire dire «T'es belle!» par un étranger sur la rue peut être flatteur. Quand, 50 mètres plus loin, un deuxième homme te dit à peu près la même chose, mais cette fois en marchant quelques mètres avec toi, c'est un peu dérangeant. Lorsque, finalement, un troisième individu te barre le chemin pour te dévisager de la tête aux pieds d'un regard gourmand, là, ça devient carrément agressant. J'ai vécu cette scène, en plein jour, à Buenos Aires. Le harcèlement de rue est tellement répandu dans la capitale argentine qu'il est désormais punissable par la loi. De nombreux pays sanctionnent aussi maintenant ce machisme ordinaire qui empoisonne la vie de nombreuses femmes partout sur la planète. Et chez nous, comment ça se passe, mesdames, quand vous vous promenez en ville?

Buenos Aires, 22 février. Après quelques jours consécutifs de tournage en Argentine, mes collègues et moi bénéficions d'un bel après-midi de congé. Nous décidons donc d'aller découvrir brièvement la capitale. Après le lunch, l'équipe se sépare afin que chacun puisse visiter ce qui lui fait envie. En ce qui me concerne, je ne souhaite qu'errer dans la ville afin de me laisser surprendre par la vie qui s'anime ici et là au hasard d'un coin de rue. Le temps est superbe, vingt-six degrés, un soleil radieux. Je savoure le privilège que j'ai d'être là, tout simplement.

Piropos

Tout est parfait, jusqu'à ce que des hommes se mettent à entrer dans ma bulle, les uns après les autres comme un essaim de moustiques qui bourdonnent dans mes oreilles. «Que linda eres!» (Comme tu es belle!). Je réponds avec un sourire. «Puedo acompanarte?» (Puis-je marcher avec toi?), me dit un autre. Avec mon espagnol approximatif, je ne saisis pas bien les nombreux autres commentaires reçus par plusieurs hommes en moins d'une heure. C'est mieux ainsi, semble-t-il, car parfois les propos sont carrément grossiers et vulgaires, m'a raconté Alicia, rencontrée lors mon voyage. Ces réflexions rustres, voire obscènes, sont appelées ici «piropos».

Déterminée à profiter malgré tout de cette élégante ville, considérée comme la plus européenne des municipalités d'Amérique du Sud, je poursuis ma balade en me forçant d'ignorer le plus possible l'intérêt que ces hommes me démontrent. Mais l'attrait insistant des Argentins à mon égard a son effet négatif. Alors que je ne souhaite que me rendre jusqu'au bout de l'Avenida 9 de Julio, je dois rebrousser chemin lorsque je vois arriver dans ma direction un groupe de camionneurs venant de participer à une manifestation. Pas envie de devenir leur centre d'intérêt. Je bifurque dans une autre rue, m'excluant moi-même d'un certain espace public.

Prisonnière dans la ville

Contrairement à moi, les Argentines sont habituées de se faire ainsi apostropher dans la rue. Aura, qui travaille à la réception de mon hôtel, me relate qu'elle se promène avec de la musique dans ses écouteurs pour étouffer les propos machos qui lui sont adressés. Quand cette jeune trentenaire marche, elle balaie constamment les alentours du regard pour s'assurer de son intégrité physique au cas où une main trop longue s'aventurerait sur ses fesses ou sa poitrine. Une prisonnière dans la ville...

Une enquête réalisée il y a quelques années dans 10 provinces argentines a démontré que 100 % des femmes interrogées ont souffert, au cours de leur vie, d'un type de harcèlement de rue. 79% ont subi des attouchements, notamment dans les transports publics, et 69% ont craint d'être violées. Se déplacer à pied devient donc pour elles une source d'inquiétude.

Pour tenter de mater ce machisme du quotidien, le parlement de la ville de Buenos Aires a voté, en décembre 2016, une loi visant à punir le harcèlement de rue. Les intimidateurs peuvent être condamnés à une amende de 1477 pesos (94$) ou à 10 jours de travail communautaire. Visiblement, plusieurs n'ont pas reçu le mémo!

D'autres gouvernements punissent le harcèlement de rue

Dans plusieurs villes sur la planète, les femmes doivent composer avec des regards insistants et salaces, des commentaires et comportements choquants, des sifflements qui portent atteinte à leur sentiment de sécurité. Une épidémie mondiale dénoncée par des féministes de partout.

Au cours des dernières années, on a vu de nombreuses femmes documenter le harcèlement de rue dont elles sont victimes. Les vidéos, les photos et les témoignages partagés sur les réseaux sociaux ont ébranlé certains politiciens, qui ont aussi légiféré pour freiner le harcèlement de rue.

C'est le cas des élus de la Belgique, premier pays à avoir voté une loi qui condamne le harcèlement de rue. C'était en 2014. Les machos encourent une peine d'emprisonnement pouvant aller d'un mois à un an et une amende de 50 à 1 000 euros (78$ à 1 561$). Le Portugal a ensuite suivi, puis le Pérou et le comté du Nottinghamshire au Royaume-Uni. En France, un rapport parlementaire contre le harcèlement de rue, remis au gouvernement au début du mois, propose de sévir contre tout «comportement qui constitue une atteinte à la liberté de circulation des femmes dans les espaces publics et porte atteinte à l'estime de soi et au droit à la sécurité». Le harceleur devrait payer une contravention allant de 90 à 750 euros (140$ à 1170$) s'il se rendait coupable «d'outrage sexiste.»

Et chez nous?

À mon retour à la maison, je savoure donc encore davantage le plaisir de me promener librement, sans me faire harceler, que ce soit de jour, de soir ou même de nuit. Merci messieurs de votre courtoisie à mon égard, car le harcèlement de rue au Québec, je ne connais pas. Si je dis non au harcèlement, je dis toutefois oui avec joie à un beau «Bonjour!» accompagné d'un sourire ou à une porte retenue pour me laisser passer.

Cela dit, ça ne veut pas dire que d'autres femmes n'en sont pas victimes, mais les études sérieuses sur le sujet manquent cruellement. J'ai bien trouvé certains témoignages troublants sur le site Internet HollaBack Montréal, dont la mission est de sensibiliser le public à cet enjeu social, mais impossible pour l'instant d'avoir un portrait juste de la prévalence du harcèlement de rue chez nous.

Et vous mesdames, quelles sont vos histoires? Comment vous sentez-vous dans nos lieux publics? Les corps de police, les politiciens et les chercheurs devraient-ils s'attarder sérieusement au harcèlement de rue, qui, pour l'instant, reste sous le radar?