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La petite révolution

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La semaine dernière, je vous parlais des soirées d’humour et j’ai promis de vous partager en quoi elles sont importantes. Au-delà de leur offre impressionnante, comme vous pouvez le lire dans le dossier publié jeudi, il y a toute une petite révolution des modèles artistiques et économiques qui vient avec elles. Mais commençons par le commencement.

Tout a débuté au début des années 1980, quand Claude Meunier et Serge Thériault, nos Ding et Dong nationaux, ont visité le mythique Comedy Store de Los Angeles, entrant ainsi en contact direct avec le mode du stand-up. À leur retour, ils ont fait l’acquisition de ce qui deviendra le Club Soda et y présentèrent des soirées d’humour à toutes les semaines, les fameux Lundis des Ha! Ha! C’est là que naissent, entre autres, Michel Barrette, Louise Richer, Lise Dion, Sylvain Laroque, etc.

Daniel Lemire, Claude Meunier et Yvon Deschamps, en octobre 1983. Cette année-là, Daniel triomphait au premier Festival Juste pour rire. À peine un an plus tôt, il avait fait ses débuts dans le milieu artistique aux Lundis des Ha! Ha! et il était parti en tournée à travers le Québec.
Photo d'archives
Daniel Lemire, Claude Meunier et Yvon Deschamps, en octobre 1983. Cette année-là, Daniel triomphait au premier Festival Juste pour rire. À peine un an plus tôt, il avait fait ses débuts dans le milieu artistique aux Lundis des Ha! Ha! et il était parti en tournée à travers le Québec.

L’influence se répand. À Québec, les soirées d’humour se tiendront au bar Le Dagobert. Puis, d’autres villes s’ajouteront à la liste. Ces scènes permettront à la génération d’humoristes des années 1980 et 1990 de façonner leur art, alors que l’industrie de l’humour se solidifie. Conjugué à l’École nationale de l’humour et à Juste pour rire, le tout nourrit l’industrie d’artistes expérimentés et performants.

Les années 1990 seront fastes en humour au Québec. C’est notre premier âge d’or du « one-man/one woman show ». Il y a de la compétition, mais les maisons de gérance, de production et les agences ne sont pas encore saturées.

La donne change au début des années 2000. Les artistes des années 1980 et 1990 reviennent pour un deuxième, voire un troisième spectacle solo. Ils et elles sont en pleine possession de leurs moyens. Les gestionnaires de l’industrie ont moins besoin de la relève et les portes se ferment pour les jeunes artistes.

Les Mercredis Juste pour rire, successeurs des Lundis des Ha! Ha!, prennent un temps d’arrêt, tout comme les soirées au Dagobert. La relève n’a pratiquement plus accès à la scène et ses débouchés sur le marché sont plus restreints.

C’est à ce moment qu’on assiste à une forte croissance des soirées d’humour dans les bars de la région montréalaise. Les artistes ont besoin de se nourrir et de gagner en expérience, donc ils se mettent en mode débrouillardise et deviennent des entrepreneurs. Et les bars voient leurs soirées plus tranquilles de la semaine se remplir d’une clientèle qu’elle n’a qu’à servir. La formule est gagnante pour tout le monde.

Et la révolution ? Elle est maintenant en pleine effervescence !

Tous ces artistes, qui ont mijoté pendant plusieurs années, ont appris à se connaître, se sont côtoyés de manière régulière, ont créé des alliances, ont mis au monde des projets originaux, ont pris le Web d’assaut pour diffuser leur talent et gagner en visibilité. On peut penser à Émilie Ouellet, Fred Dubé, Nadine Massie, Guillaume Wagner, Adib Alkhalidey, etc.

Adib Alkhalidey
Photo D’ARCHIVES agence QMI
Adib Alkhalidey

Quand les portes se sont ouvertes toutes grandes pour eux à la fin des années 2000, ils étaient prêts ! Déjà des professionnels, même avec un salaire moindre que leurs prédécesseurs, ils vivaient déjà pour beaucoup de leur art. Ceci leur conférait une grande liberté de création, qu’ils n’étaient certainement pas prêts à sacrifier.

Comme certaines et certains d’entre eux avaient réussi à se produire en tournée sans l’aide de grands producteurs, ils avaient également gagné en confiance dans leur talent et leur place dans l’industrie. De fait, ils bousculent maintenant le modèle artistique et économique qui fait foi et loi depuis les débuts de l’industrie.

Des exemples ?

Prenons Simon Leblanc, maintes fois nommés au dernier gala Les Olivier. Son premier « one-man show », Tout court, lancé en 2016, n’était pas sa première expérience de tournée. Il y a quelques années, en compagnie de François Bellefeuille, il avait sillonné le Québec avec leur spectacle Union libre. Mais le plus surprenant, c’est que Simon Leblanc, moins de deux ans après Tout court, présente déjà son deuxième spectacle solo. Alors qu’on a été habitué avec Jean-Michel Anctil, Martin Matte, Louis-José Houde et bien d’autres à voir tourner le même spectacle pendant deux à trois ans, Simon Leblanc a décidé de casser le modèle.

Autre exemple : les artistes derrière le festival Dr. Mobilo Aquafest, dont la prochaine édition débute le 6 avril. Cette coopérative opérée par les artistes eux-mêmes, dont Virginie Fortin, Guillaume Wagner, et les membres du duo Sèxe Illégal, démontre le caractère entrepreneurial qui est de plus en plus ancré dans le mode de vie des créateurs d’humour. De plus, la direction artistique, laissée aux artistes, donne dans un ton plus éclectique, plus « underground ».

Sébastien St-Jean / Agence QMI

Et même l’industrie, à sa façon, encourage le mouvement. Le Zoofest, par son modèle économique et artistique, est un festival diffuseur : il offre une scène aux artistes, mais ceux-ci s’y engagent en tant que producteurs de leur propre spectacle. Donc, à moins d’être représentés par une agence, ce qui n’est définitivement pas le cas de la majorité des artistes de la relève, ceux-ci deviennent entrepreneurs, ne serait-ce que pour le temps du festival.

En résumé, disons que les soirées d’humour ont créé un incontournable « effet papillon » : de l’esprit de survie est né une génération artistique plus entrepreneuriale, plus libre de sa création et aux ambitions légèrement différentes. Et par ricochet, cette génération influence le public : elle habitue celui-ci à des atmosphères de spectacle plus intimes, avec moins de mise en scène élaborée, plus « vraie ». Guillaume Wagner, Simon Leblanc, Korine Côté, Louis-José Houde : tous des artistes qui, sur scène, ne sont accompagnés que de leur micro. C’est réellement toute une petite révolution qui est en cours.