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Les médias en Égypte dans le collimateur du pouvoir

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AFP

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LE CAIRE, Égypte | Arrestations de journalistes, interviews scrutées, sites internet bloqués: l'activité des médias en Égypte à un peu plus de trois semaines de la présidentielle fait l'objet d'une surveillance accrue de la part des autorités.

Le président Abdel Fattah al-Sissi a lui-même mis en garde les médias jeudi contre la publication d'informations jugées diffamatoires vis-à-vis de l'armée, en les qualifiant de «haute trahison» en pleine campagne antijihadistes dans le Sinaï.

Ex-chef de l'armée, M. Sissi a destitué le président islamiste Mohamed Morsi en juillet 2013 et a été élu un an plus tard président de la République. Depuis, son régime est régulièrement accusé de réprimer les voix dissidentes, et de cibler la presse.

En pleine campagne présidentielle, officiellement lancée le 24 février, avec un chef de l'État omniprésent et ne souffrant aucune concurrence véritable, l'étau semble se resserrer.

L'Égypte occupe la 161e place (sur 180 pays) au classement mondial 2017 de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Au moins 29 journalistes, professionnels ou non, sont emprisonnés dans le pays selon l'ONG.

Les médias occidentaux sont, quant à eux, généralement accusés par les autorités de ternir l'image de l'Égypte à l'étranger.

«Fausses informations»

L'Organisme général pour l'information (OGI), chargé de réguler les activités de la presse étrangère, s'en est pris cette semaine à la chaîne BBC, l'accusant de «mensonges» après la diffusion d'un témoignage d'une femme affirmant que sa fille avait disparu. La jeune fille est ensuite apparue à la télévision affirmant qu'elle avait fui le domicile de sa mère. Celle-ci, accusée de faux témoignage, a ensuite été placée en détention provisoire pour 15 jours.

L'OGI a alors demandé à la BBC de présenter ses excuses. Mais la chaîne s'en est tenue à «l'intégrité» de ses reporters.

Après cet incident, le parquet général a annoncé qu'il y aurait des poursuites judiciaires contre les médias en cas de diffusion de «fausses informations» jugées attentatoires à «la sécurité et la sûreté de la patrie».

Par ailleurs, environ 500 sites internet ont été bloqués dans le pays depuis mai 2017, selon l'Association pour la liberté de pensée et d'expression (AFTE).

Sont notamment visés la chaîne qatarie Al-Jazeera, le site libéral Mada Masr, ou encore le journal libéral «Daily News Egypt». Le blocage s'est également étendu aux logiciels qui permettent de le contourner.

«L'Égypte n'avait jamais connu de blocage depuis l'arrivée de l'Internet dans les années 1990», à l'exception de la période troublée de la révolution de 2011, assure Mohammed Taher, chercheur à l'AFTE.

Les autorités n'ont à ce jour ni réfuté ni confirmé leur implication. «Aucune société de télécommunications ne peut bloquer un site sinon sur la base d'une demande du gouvernement», souligne toutefois M. Taher.

Les conséquences sont «matérielles et morales», déplore Adel Sabry, rédacteur en chef du site d'information Masr al-Arabia qui est bloqué. En difficulté financière, le site a connu «une réduction de 60% du nombre de journalistes».

Quant aux autres médias égyptiens, leur couverture de la campagne électorale reste prudente voire favorable à M. Sissi. Et les rares fois où ils font référence aux voix dissidentes, ils sont critiques.

Autocensure

«Il n'y a pas d'instructions ou de censure directes d'où qu'elles viennent, mais (les journalistes) s'autocensurent eux-mêmes», par peur, automatisme ou opportunisme liés au climat général, assure sous couvert d'anonymat un journaliste travaillant pour une grande chaîne privée.

Le journaliste du HuffPost arabe, bloqué en Égypte, Moataz Wadnan est actuellement détenu, selon son avocat et des sources sécuritaires après avoir réalisé en février une interview de Hicham Geneina, conseiller d'un prétendant à la présidentielle, Sami Anan, exclu et lui-même détenu par les autorités.

M. Geneina, qui a suggéré dans l'interview l'existence de documents secrets compromettants pour les dirigeants de l'État, a lui aussi été arrêté.

Après un appel à boycotter l'élection présidentielle du 26 mars, Abdel Moneim Aboul Foutouh, un ancien dirigeant des Frères musulmans, a lui aussi été arrêté en février après avoir donné des interviews sur notamment Al-Jazeera, franchement hostile au régime de M. Sissi.

Dans ce contexte, l'Autorité nationale des élections insiste auprès des médias pour qu'ils fassent preuve de «professionnalisme» et d'«objectivité».