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Un Ordre des enseignants qui créerait la bisbille

Les enseignants n’en veulent pas, et les chercheurs sont mitigés quant à son utilité

Sylvain Mallette, qui représente plus de 34 000 enseignants, observe que les enseignants veulent se perfectionner, mais que ce sont plutôt les commissions scolaires qui peinent à les libérer pour des formations, en raison de la pénurie de personnel.
Photo Pierre-Paul Poulin Sylvain Mallette, qui représente plus de 34 000 enseignants, observe que les enseignants veulent se perfectionner, mais que ce sont plutôt les commissions scolaires qui peinent à les libérer pour des formations, en raison de la pénurie de personnel.

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Créer un Ordre des enseignants n’aiderait pas du tout à redorer l’image des professeurs, s’indignent les syndicats devant cette idée relancée par le ministre de l’Éducation la semaine dernière et qui divise les experts.

« C’est quoi le message ? Qu’on est des pas bons ? Le ministre ne se rend pas compte de la dureté de ses propositions », s’indigne Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement.

Dans un livre paru mardi dernier, le ministre Sébastien Proulx propose de créer un ordre des enseignants afin de revaloriser la profession, une idée à laquelle est aussi favorable la Coalition avenir Québec.

Un tel ordre aurait pour mission de protéger le public. Il permettrait notamment aux parents qui souhaitent dénoncer l’incompétence ou l’inconduite de professeurs de le faire sans passer par leur commission scolaire, dans un contexte où peu d’enseignants sont congédiés.

Or, les enseignants ne veulent rien savoir de payer des cotisations à un ordre qui viendrait ajouter de la bureaucratie au système, dit Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement.

« Bataille épique »

Même les parents sont tièdes, selon la Fédération des comités de parents. Lors d’une consultation réalisée en 2016, seulement la moitié a dit être pour l’idée.

« Le public n’a pas besoin d’être protégé des profs [...] Ce sont les enseignants qui ont besoin d’être protégés des coupures de fonds », écrivait un parent dans le cadre de ce coup de sonde.

Les quatre experts consultés par Le Journal sont eux aussi partagés. Selon Égide Royer, professeur à l’Université Laval, un ordre est « essentiel », notamment pour s’assurer que les enseignants continuent de se perfectionner tout au long de leur carrière.

Mais selon Maurice Tardif, professeur à l’Université de Montréal, les ordres professionnels qui fonctionnent le mieux sont ceux qui émanent de la volonté des travailleurs eux-mêmes. Ceux qui sont imposés par un gouvernement donnent lieu à des tensions, comme c’est le cas en Ontario (voir autre texte).

« C’est sûr qu’il y aurait des conflits [entre les syndicats et l’ordre]. Ça donnerait lieu à une bataille épique, croit-il. Si le ministre voulait agir intelligemment, il consulterait les enseignants dans un sondage, en contournant les syndicats. »

Salaires et soutien

Ces derniers soulignent que d’autres avenues seraient efficaces pour revaloriser la profession, comme de hausser les salaires et d’offrir du soutien aux jeunes enseignants qui sortent de l’université.

Les psychoéducateurs, eux, ont toutefois gagné en crédibilité depuis qu’ils ont un ordre, remarque le président Denis Leclerc, qui ne s’est pas prononcé en faveur d’un Ordre des enseignants, mais se dit « favorable à la réflexion » suggérée par le ministre.

Qu’est-ce qu’un ordre professionnel ?

Sa mission

Protéger le public.

Quelques-uns de ses rôles

  • Encadrer la formation universitaire et continue.
  • Voir au respect des règles éthiques.
  • Recueillir les plaintes.
  • Réprimander, suspendre, radier.

Profs congédiés ou suspendus

À la CSDM (Montréal) en 2016-2017

  • Congédiements : 3
  • Suspensions : 20
  • Nombre total d’enseignants : plus de 8200

À la CSDPS (région de Québec) entre 2013 et 2017

  • Congédiements : 2
  • Suspensions : 8
  • Nombre total d’enseignants : plus de 2300

Peu de profs congédiés ou suspendus

<b>Maurice Tardif</b></br>
<i>Professeur Université de Montréal</i>
Photo Martin Alarie
Maurice Tardif
Professeur Université de Montréal

Propos inadéquats, geste à caractère sexuel, fraude. La liste des inconduites possibles a beau être longue, peu d’enseignants sont congédiés ou suspendus chaque année.

Seulement trois professeurs ont été congédiés en 2016-2017 à la Commission scolaire de Montréal (CSDM), la plus imposante du Québec.

Le Journal a demandé ces chiffres à une vingtaine de commissions scolaires. Sur les sept qui ont fourni des données, cinq n’avaient congédié aucun enseignant pendant l’année. Selon Guy Bourgeault, professeur à l’Université de Montréal, certaines directions d’école vont parfois tolérer le manque de compétence pour éviter les complications des démarches de congédiement.

À la suite d’un incident, un prof sera parfois transféré dans une autre école. « Mais ça ne fait pas de lui un meilleur enseignant », souligne-t-il.

Démissions

Si les congédiements sont peu nombreux, c’est surtout parce que beaucoup d’enseignants visés acceptent de démissionner, explique Sylvain Mallette de la FAE. Dans les cas graves, quand un dossier est bien monté, l’employeur arrive très bien à renvoyer l’enseignant, dit-il.

À la Commission scolaire des Premières-Seigneuries (CSDPS), dans la région de Québec, un enseignant a été congédié pour « malversation », et un autre pour « geste à caractère sexuel ». Ceux qui ont été punis pour s’être présentés au travail sous l’influence de l’alcool ont été suspendus pour quatre jours en moyenne.

Munitions ?

Un ordre des enseignants donnerait-il des munitions aux commissions scolaires qui souhaitent mettre à la porte les « pommes pourries » ? Maurice Tardif de l’Université de Montréal n’y croit pas. « Les syndicats vont se battre à mort pour qu’une commission scolaire garde un enseignant fautif, même si un ordre l’a réprimandé. »

En Ontario, seulement 15 personnes ont vu leur permis d’enseigner révoqué en 2016 par l’Ordre des enseignants, qui compte 243 000 membres.


Avec plus de 100 000 enseignants, un ordre au Québec serait le plus imposant de la province, selon l’Office des professions.

Plus de voix pour les « parents-rois » ?

<b>Rémi Sabourin</b></br>
<i>AEFO</i>
Photo courtoisie
Rémi Sabourin
AEFO

Des enseignants ontariens reprochent à leur ordre de se faire de la publicité, ce qui a entraîné une hausse du nombre de plaintes venant du public, y compris les doléances exagérées de « parents-rois ».

Un prof qui n’a pas célébré l’Halloween une année a déjà fait l’objet d’une plainte d’un parent mécontent, illustre Gabrielle Barkany, agente de communications pour l’Ordre des enseignants de l’Ontario.

« Cela a un impact sur les enseignants, surtout quand les plaintes sont farfelues », remarque Rémi Sabourin, président de l’Association des enseignants franco-ontariens.

L’Ordre n’a pas de chiffres montrant que les plaintes du public sont moins fondées que celles venant d’une commission scolaire ou d’un autre professeur. Mais Mme Barkany confirme que certaines demandes sont si éloignées de leur mandat qu’elles sont simplement transférées à l’école, sans qu’une enquête soit ouverte.

Les enquêtes qui mènent à des réprimandes révèlent au contraire les comportements graves de certains professeurs, dont de nombreux cas d’inconduite sexuelle auprès d’élèves.

M. Sabourin critique tout de même le dédoublement du processus disciplinaire. Souvent, la commissaire scolaire et l’Ordre font chacun leur enquête et émettent leurs sanctions respectives. « Ça ajoute une lourdeur et un stress incroyable », dit-il.

Promotion

Fondé en 1996, l’Ordre des enseignants de l’Ontario a investi 1 million de $ en promotion pour se faire connaître, il y a quelques années, ce qui a fait bondir le nombre de plaintes.

Selon Mme Barkany, cette promotion était nécessaire et découlait des recommandations du rapport d’un juge. De son côté, M. Sabourin croit que la publicité ne devrait pas faire partie des rôles de l’organisme.

Ces mésententes illustrent les tensions qui existent souvent entre les membres et leur ordre lorsque celui-ci leur a été imposé, croit Maurice Tardif de l’Université de Montréal.

Réprimandés par l’ordre en Ontario

Il veut « une relation » avec une élève

Pendant l’année 2011-2012, Leo Edward Montgomery a échangé des courriels personnels avec une élève qu’il voyait à l’extérieur de l’école. Après l’avoir emmenée au cinéma, un soir, il lui a payé de l’alcool. Il lui aurait déjà avoué avoir hâte qu’elle ne soit plus son élève pour « avoir une relation ». Cette dernière a changé d’école avant la fin de l’année. L’enseignant a été suspendu pour 16 mois dans un jugement rendu en janvier.

Il touche ses élèves en classe

David Norman Shackleton avait tendance à être trop tactile avec ses élèves. En 2011, il a été aperçu avec des élèves assis sur ses genoux pendant le visionnement de vidéos. En 2015, des filles ont signalé avoir été touchées de façon inappropriée, notamment aux épaules et à la taille. Par exemple, il aurait mis sa main sous le maillot d’une élève et lui aurait frotté le dos. Il a été suspendu pour deux mois dans un jugement rendu en janvier.

Elle fait des « culbutes »

En 2015, Leanora Brown a traité des élèves de « racaille blanche », et d’autres de « ratés ». Elle a également parlé de sa vie sexuelle et montré à ses élèves « combien elle était souple en faisant des culbutes et en mettant ses jambes par-dessus la tête au lieu d’enseigner le programme-cadre de français ». Dans un jugement rendu en mai, on lui impose de suivre un cours sur les limites professionnelles.

Il traite les élèves de « débiles »

Pendant un cours, en 2013, Paul Szabo a tapé du poing sur un bureau et arraché des pages d’un livre. Il a traité les élèves de « débiles » et « d’abrutis ». Dans un jugement rendu en août, on lui impose de suivre un cours sur la gestion de la colère.