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Français d’occasion

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Jeudi dernier, j’ai assisté à la première de La détresse et l’enchantement au Théâtre du Nouveau Monde. Marie-Thérèse Fortin y interprète des extraits des mémoires de Gabrielle Roy, l’auteure de Bonheur d’occasion. Et ça m’a frappée : en me rappelant à quel point cette Franco-Manitobaine vouait un amour inconditionnel à la langue française, je me suis demandé ce que Gabrielle Roy aurait pensé du Québec d’aujourd’hui. Selon moi, elle aurait été atterrée par ce qu’il s’y passe.

Hi, même pas bonjour

En entendant à quel point Gabrielle Roy avait souffert que le français soit bafoué, interdit, méprisé au Manitoba, je me suis demandé ce qu’elle aurait pensé du récent sondage Léger publié par Le Journal, dans lequel des Anglos du Québec se lamentaient que leurs droits soient si mal défendus. Certains chroniqueurs de la Gazette devraient faire un tour au TNM pour se rappeler à quel point les francophones sont une minorité méprisée et écrasée dans ce beau pays du Canada.

Je me suis demandé ce que Gabrielle Roy aurait pensé de ce qu’il m’est arrivé récemment dans un café branché près du marché Atwater.

Le serveur au comptoir m’a accueillie par un : « Hi, how may I help you? »

Il ne comprenait pas un mot de ce que je lui disais, incapable de dire un mot de français.

Je lui ai dit, en anglais : « Vous êtes engagé dans la métropole francophone d’une province francophone et vous ne parlez pas un mot de français ? Chanceux. Je ne pourrais pas travailler à Toronto si je ne parlais pas parfaitement anglais. »

Je me demande ce que Gabrielle Roy, qui écrivait un français riche et délicat, bien que populaire, dirait de nos intervenants dans les médias qui donnent dans le « ça la », « quand qu’on », « je vous partage ».

Que dirait-elle des animateurs qui disent « Bon matin » au lieu de « Bonjour » ?

L’autre jour, à la radio, j’entendais un prof d’université « de souche » balancer allègrement du « comme quoi que », « le monde ont » et « ousque » pendant qu’une chef d’entreprise d’origine indienne, polyglotte, s’exprimait dans un français châtié sans la moindre faute. Si elle a été capable d’apprendre le français parfaitement alors que c’est sa troisième langue, pourquoi LUI, un prof d’université dont c’est la langue maternelle, ne la soigne pas plus que ça ?

Booster Gabrielle

Que penserait Gabrielle Roy de l’émission du matin à Énergie qui s’intitule Le boost !, « Le nouveau show qui “boost” le Grand Montréal avec sa bonne humeur contagieuse » ?

Que dirait Gabrielle Roy de tous ces nouveaux commerces avec des noms en anglais dans ce Montréal qu’elle aimait tant ? Un nouveau resto s’appelle Heirloom, l’autre Barley.

L’autre jour, je cherchais un barbier pour mon mari. J’avais le choix entre Scotch & Scissors, Notorious, King of the Underworld, Blue Dog, Monthly Barber, The Red Chair. Et ne venez pas me dire qu’on est obligé d’appeler son barbershop d’un nom anglais. Des commerces plus francophiles ont choisi des noms sympas comme Barbe à papa ou La tête dure.

Je me souviens de Gabrielle

On devrait tous aller voir La détresse et l’enchantement ou relire le livre, magnifique, de Gabrielle Roy. Pour retomber amoureux du français et se rappeler ceux qui se sont battus pour pouvoir le parler, le préserver, le sauvegarder.