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Des reproductions illégales d’œuvres d’art vendues sur le web: des artistes lancent un cri d’alarme

Des reproductions illégales d’œuvres d’art québécoises sont vendues sur le web

Élise Genest
Photo courtoisie Elise Genest pose devant sa toile Les gardiens avec, sur son ordinateur, des reproductions illégales en vente sur AliExpress.

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Des artistes québécois dont les œuvres sont plagiées puis vendues à l’international sur des sites de commerce électronique lancent un cri d’alarme. Légèrement modifiées ou carrément copiées, leurs œuvres se retrouvent sur des sites comme Amazon, ebay, AliExpress et Wish, sans qu’un seul sou ne leur soit versé.

« C’est carrément du vol », lance la peintre de Québec Elise Genest, dont les œuvres, des toiles représentant des chevaux, ont été copiées et sont vendues sur plusieurs sites de commerce en ligne.

Elle a vu sa toile intitulée Les gardiens sur le site AliExpress, une plateforme similaire à Amazon, basée en Chine, qui aurait près de 500 millions d’utilisateurs dans le monde.

Sa toile, d’une valeur de 3200 $ s’y vendait pour 100 $, frais de port inclus.

Certaines de ses œuvres sont aussi en vente sur Wish, une autre plateforme de commerce en ligne, basée aux États-Unis, mais dont les produits sont faits en Chine.

Sur Amazon, elle a trouvé des étuis de téléphones avec ses œuvres comme illustration.

Impuissante

Les démarches pour faire retirer les copies sont laborieuses. « Juste pour demander à Amazon d’enlever un seul produit, j’en ai pour une journée de démarches. C’est plusieurs heures de travail et de documents à envoyer pour faire retirer un produit », raconte-t-elle.

Elise Genest s’est fait connaître à l’international grâce au web, « je suis reconnaissante », dit-elle. Mais elle est impuissante devant ces géants du commerce électronique qui facilitent la vente de reproductions et produits dérivés de ses œuvres.

Une démarche complexe

Il est « complexe » et « coûteux » de faire valoir ses droits dans un autre pays, confirme Pierre Trudel, professeur à l’Université de Montréal en droit de la propriété intellectuelle, entre autres.

Il faut faire appel à une société d’avocats spécialisée en droit international, suggère-t-il, qui « fonctionne à la fois avec une antenne en Chine, et qui est capable de donner l’heure juste parce qu’ils ont une connaissance sur le terrain. »

Le coût d’une telle entreprise est souvent dissuasif.

« Ce sont des coûts considérables, dit-il. C’est ce genre de fardeau-là qu’on a lorsqu’on veut faire protéger la propriété intellectuelle dans un pays. »

Pas un cas isolé

L'oeuvre originale d'Isabelle Desrochers (à gauche), les œuvres d’Isabelle Desrochers sont transformées en peinture à diamant sur Aliexpress. Les originales valent entre 600 $ et 2000 $.
L'oeuvre originale d'Isabelle Desrochers (à gauche), les œuvres d’Isabelle Desrochers sont transformées en peinture à diamant sur Aliexpress. Les originales valent entre 600 $ et 2000 $.

La peintre québécoise Isabelle Desrochers vit une situation similaire. Ses œuvres d’art naïf se sont transformées, sur AliExpress, en peinture à diamant, qui consiste à acheter une image avec de petites billes à coller, pour la reproduire ainsi. C’est « un fléau », dit-elle.

Même son de cloche du côté de Laurie Marois, une peintre également originaire de Québec.

L'oeuvre originale de Laurie Marois (à gauche), la toile de Laurie Marois se vend 19,99 $ sur society6. L’originale vaut environ 1800 $.
L'oeuvre originale de Laurie Marois (à gauche), la toile de Laurie Marois se vend 19,99 $ sur society6. L’originale vaut environ 1800 $.

Elle a récemment découvert que le site society6.com vend des reproductions d’une de ses toiles pour 19,99 $, mais aussi des produits dérivés comme des housses de couette et des chandails.

Elle a tenté de contacter society6 pour faire retirer la copie de sa toile, sans succès. Le formulaire de plainte pour atteinte à la propriété intellectuelle qu’elle a rempli, sur le site du commerçant, est demeuré sans réponse.

Elle fait également face à AliExpress où des reproductions de ses œuvres sont vendues à des prix dérisoires.

Elise Genest insiste toutefois sur le fait que les acheteurs ont aussi leur part de responsabilité. « C’est le consommateur qui décide et qui embarque là-dedans », fait-elle valoir.

UNE TECHNIQUE SOPHISTIQUÉE

Les vendeurs de reproductions illégales prennent les photos des œuvres qui sont souvent disponibles sur le site personnel des artistes et utilisent un logiciel pour enlever les filtres appliqués sur les photos pour les protéger. Ils vendent ensuite des impressions à bas prix, ou des produits dérivés sur les différentes plateformes de commerce électronique.

CE QU'ILS ONT DIT

« J’ai tellement vécu d’histoires par rapport à la reproduction, et il a fallu que je mette moins d’énergie là-dessus l’année passée. J’étais épuisée. »
 
- Laurie Marois

 

« Je mets de côté ce problème pour poursuivre ma route n’ayant pas le courage d’aller au front et de perdre toutes mes énergies dans ce combat. »
 
- Isabelle Desrochers

 

« C’est un travail à temps plein de me battre contre eux et j’en suis incapable. J’ai décidé de mettre mon énergie dans ma création à la place. 
 
- Elise Genest

 

« Je ne veux pas embarquer dans le processus judiciaire parce que c’est trop cher. »                                                                                               
 
- Vladimir Davydov

 

eBay vend un logiciel pour copier ses œuvres

Le sculpteur sur bois de Québec Vladimir Davydov est tombé en bas de sa chaise le jour où il a vu qu’on pouvait acheter un logiciel pour copier ses œuvres 20 $ sur eBay.

« Un de mes abonnés Facebook m’a dit : « Vladmir, j’ai vu sur eBay quelque chose qui va sûrement t’intéresser « . J’ai cliqué, et j’ai vu mes pièces. Ç’a été un choc », raconte-t-il.

En gros, un vendeur sur eBay vend à bas prix un programme qui permet à son acheteur de reproduire parfaitement sa sculpture avec une machine, un peu comme une imprimante 3D. En quelques clics, son œuvre peut être reproduite à l’infini, et revendue.

Une situation blessante pour l’artiste québécois. « Quand tu vois que tes œuvres sont copiées à 100 % sans ta permission, c’est toujours choquant », ajoute-t-il.

Pertes financières

En plus de brimer sa création, ces « machines à copier » vont finir par faire mal au portefeuille de l’artiste. « Si les cas se multiplient, c’est sûr que je vais perdre de l’argent et que ça aura un impact économique », partage-t-il.

Par exemple, il a fallu pas moins de 60 heures de travail pour sculpter sur bois son œuvre de colibri (en photo), c’est pourquoi il la vend 2200 $. Aujourd’hui, pour une bouchée de pain, le « logiciel-copieur » fait le travail tout seul.

Résultat, les vendeurs se font de juteux profits.

Avant, l’artiste québécois ne s’en faisait pas trop de voir des sculpteurs imiter ses œuvres à la main. Il ne voyait pas d’un mauvais œil que ces apprentis s’en servent pour apprendre le métier, mais l’histoire a pris une autre tournure.

Faute partagée

M. Davydov refuse par contre de jeter la pierre à eBay ou aux autres plateformes marchandes. « Ce n’est pas vraiment la plateforme qui est responsable. C’est les gens plutôt qui les utilisent pour faire ça. Si ce n’était pas eBay, ça serait une autre plateforme », résume-t-il.

L’artiste insiste : consommateurs, vendeurs et plateformes sont tous aussi responsables les uns que les autres de cette situation. Il reconnaît toutefois que les sites marchands des géants du web « ne font pas assez d’efforts pour arrêter ça »

Au bout du compte, Vladimir Davydov préfère voir le bon côté de la médaille. « Moi-même, je gagne ma vie grâce à ces plateformes », conclut le sculpteur qui vend ses œuvres sur le web.

 

Les géants du web se défendent

 

Les géants du web se défendent bien de s’enrichir en vendant à profit des œuvres copiées d’artistes québécois sur leur dos.

« Ce n’est pas nécessairement une problématique spécifique à eBay. Ça concerne l’ensemble du marché. Ce type d’incident peut arriver absolument partout », se défend la porte-parole d’eBay Canada Camille Kowalewski en entrevue au Journal.

Mme Kowalewski assure que le droit d’auteur est important pour la compagnie. « Absolument, c’est inclus dans nos politiques », s’empresse d’ajouter la voix de la multinationale valorisée à 57 milliards $.

Magasins fermés

Même son de cloche chez Alibaba (à qui appartient AliExpress). Le géant chinois dont la valorisation s’élève à plus de 626 milliards $ souligne qu’il a fermé plus de 230 000 magasins suite à des violations de la propriété intellectuelle entre septembre 2016 et août 2017.

« Au cours des dernières années, nous avons introduit de nouvelles mesures et de nouvelles technologies pour améliorer les protections que nous pouvons offrir », partage son chef des affaires extérieures Brion Tingler dans une déclaration par courriel.

Society6 nous a renvoyé, également par courriel, à sa politique sur la propriété intellectuelle, disant qu’ils ont une « tolérance zéro » en matière de violation du droit d’auteur.

Wish n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

Grande absente

Amazon a décliné notre demande d’entrevue par la bouche de son cabinet de relations publiques, National.

Le site de commerce en ligne qui a plus d’un demi-million d’employés n’a pas non plus été capable de trouver quelqu’un pour répondre à la question : « Que pense Amazon du travail des artistes et artisans québécois qui est repris sans leur permission et vendu à profit sur Amazon ? », évoquant un « manque de précisions ».

Rappelons qu’au Québec, le salaire annuel moyen d’un artiste est de 33 000 $, selon les données les plus récentes de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec de 2010. 

En guise de comparaison, le PDG d’Amazon, Jeff Bezos, est l’homme le plus riche au monde avec une fortune de 144 milliards $.