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3 femmes dans un monde d’hommes: des journalistes sportives ont su prendre leur place

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Comme les tavernes jadis, le vestiaire du Canadien a été, pendant longtemps, un endroit interdit d’accès à la gent féminine.

Pour nos plus jeunes lecteurs, on peut vous rappeler que les tavernes ont été un lieu réservé aux hommes jusqu’en 1982, lorsque la loi a été modifiée au Québec pour permettre aux dames d’aller boire une bière froide dans ce genre d’établissement.

Il a fallu attendre, à peu près à la même période, avant de voir des femmes exercer leur métier de journaliste dans le vestiaire du Canadien ou des Nordiques.

Parmi les pionnières, on peut mentionner des noms comme Liza Frulla, Marcelle St-Cyr, Danielle Rainville et Diane Hayfield, tandis que la regrettée Liliane Lacroix fut la première femme à couvrir un sport viril comme la boxe.

À l’époque, la présence des femmes dans un vestiaire occupé par des hommes faisait jaser. Aujourd’hui, les femmes reporters qui sont actives dans cette jungle masculine qu’est le sport professionnel ne constituent plus des cas d’exception.

Elles sont beaucoup plus nombreuses et elles font leur boulot sans rencontrer trop de problèmes. Le monde a heureusement évolué.

En cette « Journée internationale des femmes », Le Journal vous offre un reportage avec trois femmes qu’on voit régulièrement dans le vestiaire du Canadien, soit Chantal Machabée, la doyenne du groupe avec ses 34 années d’expérience dans le métier, dont 28 à RDS ; Élizabeth Rancourt, de TVA Sports ; et Jessica Rusnak, reporter à la radio de la CBC à Montréal.

Bien entendu, la plus connue est Chantal Machabée, une pionnière qui a eu l’honneur d’animer le tout premier bulletin de sports sur les ondes de RDS en 1989, qui a longtemps été chef d’antenne au bulletin de nouvelles et qui effectue la couverture du Canadien sur une base régulière depuis 2011. Elle anime aussi l’émission L’antichambre, le samedi soir.

Message de bienvenue...

Sa vaste expérience lui vaut une belle notoriété à travers la LNH, et du respect de la part des joueurs du Canadien. On est bien loin de l’époque où un joueur bien connu du Tricolore avait essayé d’intimider Chantal dans le vestiaire alors qu’elle réalisait une de ses premières entrevues.

Il s’amusait à lui lancer des boules de ruban gommé sur la tête afin d’attirer son attention vers lui, alors qu’il était flambant nu.

La jeune reporter d’alors ne s’était pas laissé intimider. Elle avait regardé l’attaquant de la tête aux pieds avant de lui lancer, sourire en coin : « Tu ne m’impressionnes pas. »

Chantal Machabée a eu à surmonter un bon nombre d’embûches et de préjugés pour mener une aussi belle carrière, elle qui éprouve toujours autant de plaisir à faire ce métier aujourd’hui qu’à ses débuts et qui constitue un modèle à suivre pour les plus jeunes appelées à suivre ses traces.

Menaces et avances

Chantal Machabée, Élizabeth Rancourt et Jessica Rusnak ne passent pas inaperçues lorsqu’elles entrent toutes les trois dans le vestiaire du Canadien pour réaliser leurs entrevues à l’issue d’une séance d’entraînement ou d’un match. 

Elles sont élégantes, elles ne manquent pas de charme et les jeunes joueurs de hockey au niveau de testostérone élevé ne peuvent s’empêcher de remarquer ce trio « brune-blonde-rousse » qui fait partie des « boys sur le beat ».

Chacune d’entre elles a eu droit à sa part de remarques de la part de joueurs. Ça peut aller d’un simple compliment sur leur façon de se vêtir, sur leur coiffure, à une invitation pour aller prendre un verre après le match !

Photo Chantal Poirier

De sérieuses menaces

Chantal Machabée a toujours soigné son image. On ne lui donnerait jamais son âge (53 ans) !

« Malgré tout, ça n’empêche pas les gens de colporter des ragots sur mon compte, précise-t-elle. Les amateurs de hockey peuvent être méchants sur les réseaux sociaux, de même que dans les messages laissés dans ma boîte vocale. »

Elle a déjà reçu des menaces de mort à trois reprises et la police a même dû intervenir dans le cas d’un individu qui s’était présenté à la porte des studios de RDS avec un couteau dans les mains pour s’en prendre à la reporter qui, selon lui, prenait la place d’un homme dans ce milieu.

Son premier incident de la sorte remonte aussi loin qu’en 1989, l’année de la tragédie de Polytechnique.

« J’avoue avoir eu peur en quelques occasions, au point que j’ai dû demander à des collègues de travail de m’accompagner à la sortie du complexe sportif Bell à Brossard parce qu’un fou furieux menaçait de régler mon cas, dans le stationnement, confie Machabée en grimaçant. Ce n’est jamais agréable d’être la cible de menaces alors que je ne fais que mon boulot de reporter.

« Les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook ont leurs bons et leurs mauvais côtés, poursuit-elle. C’est toujours plate de se faire insulter. Dans le cas des femmes, ça dépasse les cadres de notre travail.

« On se fait critiquer sur notre allure physique, sur notre façon de se vêtir, sur notre coiffure. Les gens peuvent être méchants et on le ressent surtout lorsque le Canadien traverse une mauvaise saison. Les amateurs sont frustrés et ils semblent vouloir se défouler sur nous. »

Des avances

Il est déjà arrivé qu’un joueur dépasse les bornes et invite carrément la reporter à sortir avec lui. Élizabeth Rancourt, qui est sur le « beat » du Canadien depuis quelques années pour TVA Sports, a vécu une situation délicate avec un joueur qui n’est plus avec le Canadien aujourd’hui. Bien entendu, il n’est pas question pour elle de dévoiler son identité.

« J’ai reçu un message privé de la part de ce joueur sur mon compte Twitter, confie la journaliste âgée de 34 ans. Il ne cachait pas ses intentions, utilisant des termes très explicites. Je lui ai fait comprendre que je n’avais aucun intérêt à le rencontrer hors des lieux de travail. Il est revenu à la charge alors que j’accompagnais l’équipe sur la route et qu’on s’est croisé dans un ascenseur. Il a heureusement fini par comprendre qu’aucune journaliste ne peut fréquenter un joueur. Ça ne se fait tout simplement pas. »

Élizabeth Rancourt, heureuse maman d’un jeune garçon, sourit en racontant l’anecdote. Mais il fut un temps où les femmes reporters étaient régulièrement confrontées à ce genre de situations fort inconfortables dans la couverture de divers sports professionnels. Disons que ce n’était pas joli du temps des Expos, notamment.

Les rumeurs

Jessica Rusnak, 30 ans, a travaillé durant sept ans à la couverture du Canadien pour TSN 690 Radio avant d’être appelée à remplacer Andie Bennett (en congé de maternité) pour l’émission matinale à la radio de la CBC, où elle aime bien présenter des reportages réalisés avec des joueurs du Canadien.

« C’est certain qu’il faut faire attention à notre comportement dans le vestiaire, dit-elle. Je me souviens d’une entrevue que j’ai réalisée alors que j’étais seule avec Max Pacioretty et il avait esquissé un sourire à la fin de l’entrevue, un sourire capté par la caméra. Un amateur s’était empressé de m’écrire pour lancer la rumeur qu’il y avait quelque chose qui se passait entre Pacioretty et moi ! Comme si un joueur n’avait pas le droit de sourire en présence d’une femme dans le vestiaire... »

Chantal Machabée s’est vu offrir maintes fois l’occasion d’aller prendre un verre avec un joueur.

« C’est arrivé, par le passé, à des collègues masculins d’accepter de telles invitations, mais c’est impossible pour nous, les femmes. Ça donnerait naissance à toutes sortes de rumeurs si on devait accepter une invitation. J’ai vite compris ça.

« Je dirais qu’en général, les joueurs de hockey sont respectueux. C’est mieux que dans d’autres sports. Il faut simplement savoir ériger une sorte de barrière autour de nous. Certaines journalistes ne l’ont malheureusement pas compris et elles ne sont plus sur la couverture régulière du Canadien aujourd’hui. »

L’une d’elles, un peu trop amicale, aimait apporter de petits gâteaux à ses joueurs favoris. Ce qui ne se fait pas, il va sans dire !

Un métier inspirant

Max Pacioretty répond aux questions d’Élizabeth  Rancourt, de Chantal Machabée et de Jessica Rusnak. Le travail de femme reporter dans un univers masculin a ses bons et ses mauvais côtés. Chantal Machabée ne manque pas d’anecdotes.
Photo Chantal Poirier
Max Pacioretty répond aux questions d’Élizabeth Rancourt, de Chantal Machabée et de Jessica Rusnak. Le travail de femme reporter dans un univers masculin a ses bons et ses mauvais côtés. Chantal Machabée ne manque pas d’anecdotes.

Être une femme dans un milieu de travail à 90 % masculin comporte sa part d’avantages, mais il peut y avoir des inconvénients, surtout au début d’une carrière, lorsqu’on doit faire ses preuves.

Élizabeth Rancourt, de TVA Sports, croit que son approche est légèrement différente de celle de ses collègues masculins.

« Disons que j’enrobe possiblement un peu mieux certaines de mes questions, fait valoir Élizabeth Rancourt, de TVA Sports. Parfois, il est bon de faire preuve d’empathie lorsqu’un athlète traverse des moments difficiles. Ça peut m’aider à mieux faire mon travail, toujours dans le but de livrer les meilleurs reportages possible à la télé. »

Photo Chantal Poirier

Cette reporter qui a couvert l’Impact à ses premières années à TVA Sports avoue avoir trouvé ses débuts plutôt difficiles sur la couverture du Canadien.

« Des collègues me disaient de faire attention aux questions que je posais, moi qui n’avais jamais eu à mettre de gants blancs lorsque je travaillais dans la section des nouvelles pour TVA, raconte-t-elle. Heureusement, Chantal [Machabée] m’a chaleureusement accueillie à mes débuts et elle m’a dit de me faire confiance.

« Je ne me sentais pas seule dans la galère. J’adore couvrir le hockey, effectuer des reportages en direct sur les ondes. Il n’y a pas de routine et il y a de belles histoires à raconter. C’est un métier vraiment inspirant. »

Sa propre émission

Photo Chantal Poirier

 

Jessica Rusnak, la plus jeune des trois reporters, aime faire de la radio et elle caresse un rêve. « Il me semble qu’il serait grand temps qu’on fournisse la chance à une femme d’animer sa propre émission de sport à la radio », lance-t-elle comme message. Et elle a bien raison.

Andrée-Anne Barbeau le fait à l’occasion sur les ondes du 98,5 FM, en remplacement des réguliers. Et on se souvient que dans les années 1980 et 1990, Danielle Rainville animait fort bien l’émission Les Amateurs de sports à CKAC, en compagnie de l’ancien joueur du Canadien, Pierre Bouchard. C’était un bon duo.

Intimidant

Jessica Rusnak, qui est originaire de Pointe-Claire, avoue avoir trouvé ça intimidant à ses débuts sur la couverture du Canadien il y a sept ans.

« Je n’avais que 24 ans et il a fallu que je gagne le respect des joueurs, qui n’avaient aucune idée de qui j’étais, et aussi le respect des collègues. Je crois que nous, les femmes, sommes en mesure de livrer des reportages présentant un angle différent, plus axé sur le côté humain. Les amateurs de hockey aiment cela. »

Des joueurs méfiants

Elle a toutefois déjà éprouvé des ennuis à réaliser certaines de ses entrevues avec des joueurs qu’on pourrait qualifier de plus « méfiants » face à la presse.

« Je pense à un gars comme Lars Eller, qui pouvait répondre sèchement à certaines de mes questions, ne croyant pas que je m’y connaissais suffisamment en matière de hockey, confie-t-elle. Je n’ai pas oublié non plus que les entrevues avec Erik Cole étaient tout particulièrement difficiles. Brendan Gallagher, par contre, a toujours été le plus gentil de tous. »

Elle ne cache pas que Chantal Machabée représente un modèle à suivre pour elle. « Elle travaille dans le monde des médias depuis si longtemps qu’on ne peut faire autrement que de l’admirer. »

La tenue vestimentaire

L’aspect de la tenue vestimentaire entre aussi en ligne de compte dans le travail de nos femmes reporters, raconte Élizabeth Rancourt.

« Il faut faire attention à la façon de se vêtir. Il faut le faire sobrement. Il n’est pas question de porter une jupe trop courte, par exemple, ou un chandail décolleté. Les gens ont la critique si facile. On travaille dans un vestiaire où de jeunes hommes peuvent sentir qu’on envahit leur bulle. Il faut savoir composer avec cela. »

Un boulot plus difficile

Chantal Machabée avoue que la présente saison est plus difficile que les autres sur le plan des reportages.

« Lorsqu’une équipe en arrache durant une longue période, il devient plus ardu de dénicher de bonnes histoires pour nos auditeurs. Les joueurs n’ont pas le cœur à répondre à certaines questions. Ils ne savent plus trop quoi nous dire à force de répéter les mêmes choses », mentionne-t-elle.

« Il est important de savoir choisir les bons mots, poursuit-elle. Tu en viens à bien connaître les gars et tu sais jusqu’où tu peux aller dans tes questions. Être une femme peut parfois constituer un certain avantage.

« On peut poser des questions plus délicates aux joueurs ou aux entraîneurs, sans trop risquer de se faire envoyer promener. J’ai déjà vécu la situation avec Michel Therrien. Lors d’un point de presse, il avait répondu poliment à une question difficile que je lui avais adressée et qui ne lui plaisait pas.

« Il a attendu au lendemain pour me dire sa façon de penser et me faire savoir que je l’avais placé dans une mauvaise situation ! » raconte-t-elle en riant.

« Les temps ont bien changé » – Chantal Machabée

Photo Chantal Poirier

Chantal Machabée a livré son premier bulletin de sport à la télévision, à Radio-Canada Sherbrooke, un 8 mars 1984. « Les temps ont bien changé, dit-elle. Au fil des décennies, j’ai pu constater les changements survenus au sein du métier de journaliste sportif, qui a longtemps été l’apanage des hommes.

« Lors de mes premières présences dans le vestiaire du Canadien au Forum, il n’y avait pas de pièce attenante où les joueurs pouvaient se dévêtir. Ils se déshabillaient alors devant les journalistes, avant d’aller prendre leur douche. Pour une femme, ce n’était pas évident de faire notre travail », relate-t-elle en souriant.

« Ça donnait lieu parfois à des moments embarrassants, comme lorsque Pierre Turgeon s’était fait retirer sa serviette autour de la taille par un coéquipier alors que je réalisais une entrevue avec lui.

« Aujourd’hui, on n’assiste plus à ce genre de comportement. Les joueurs sont habitués de voir des femmes journalistes dans les vestiaires, ajoute Chantal Machabée. Dans certaines grandes villes aux États-Unis, des journaux ou des stations de télé engagent majoritairement des femmes pour couvrir de façon régulière des sports majeurs comme le football, le baseball, le basketball et le hockey. Nous ne sommes plus des cas d’exception, même s’il y a encore des progrès à réaliser dans ce domaine.

« Je m’estime chanceuse puisque les joueurs du Canadien me connaissent bien. Il y a du respect. Après tout, j’ai l’âge de leur mère ! Charles Hudon a d’ailleurs joué au hockey avec l’un de mes fils... »

Pas de retraite en vue

Chantal Machabée est mère de deux garçons, Simon et Hugo, aujourd’hui dans la vingtaine. Ce sont ses deux trésors.

« C’est un métier que j’adore et que j’exerce avec la même passion depuis 34 ans. Je ne peux pas imaginer le jour que je serai à la retraite. Mon ambition est d’imiter Jean-Paul Chartrand père, qui travaille toujours à RDS à l’âge de 86 ans ! » confie celle qui dit vivre les plus belles années de sa carrière.

Lorsqu’elle étudiait en arts et lettres au Collège Saint-Laurent, son but était de devenir journaliste sportif. Elle admirait Liliane Lacroix, du quotidien La Presse.

« J’ai eu la chance de croiser sur mon chemin des gens qui ont cru en moi à mes débuts, comme Gilles Péloquin et Guy Des Ormeaux. Oui, il y a eu des embûches et j’ai dû me bâtir une solide carapace. Mais le métier de journaliste ne m’a jamais déçue. Je tripe autant qu’à mes débuts. »

Chantal Machabée a toujours adoré le hockey et c’est en voyant jouer Guy Lafleur qu’elle a eu la piqûre.

« Je pense que je devais avoir une cinquantaine d’autographes de Guy. Il m’a transmis une véritable passion pour le hockey et lors de la première entrevue que j’ai réalisée avec lui en 1998, je tremblais tellement j’étais nerveuse. Je lui ai alors confié que c’est grâce à lui si j’ai choisi de faire ce métier. Il m’a répondu qu’il aimait bien mes reportages. J’étais comblée. »