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232,7 degrés Celsius

Série Fahrenheit 451 de HBO
HBO

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La science-fiction fut souvent boudée dans les milieux littéraires comme inférieure aux autres littératures. Pourtant, les meilleurs auteurs ont vu tant de choses venir. Le monde de 2018 évoque d’ailleurs assez terriblement deux oeuvres en particulier: Fahrenheit 451 de Bradbury et 1984 d’Orwell. Les deux concernent des dystopies où le discours ambiant est régi et la pensée individuelle punie. Dans 1984, il y a un Ministère de la vérité. Dans le roman de Bradbury, on brûle les livres et on efface tout l’historique qui ne convient pas à la vérité qu’on veut imposer.

La semaine qui se termine, ironiquement celle de la Journée Internationale des droits des femmes, est on ne peut plus représentative de cette tendance lourde au Québec.

Commençons par la crise Québec: le restaurant Balthazar, qui a quelques succursales au Québec, se fait accuser de sexisme sur les médias sociaux (oui encore eux) à cause de ce qui est affiché sur les portes des toilettes. Sur celle des hommes: Salle pour brasser de GROSSES affaires (accent sur le GROSSES pour être bien sûr qu'on saisisse la blague). Sur celle des femmes: Salle pour BLA BLA BLA. Il n’en fallait pas plus pour que l’hystérie s’empare de Facebook. Nevermind que la conceptrice de ces blagues soit une femme. Un restaurant étant un commerce, le Balthazar a reculé vendredi et changé les inscriptions.

La crise Québec-Montréal: la programmation du 51e Festival d’été de Québec est dévoilée mercredi. Les Soeurs Boulay, sur Twitter, soulignent que ça manque de femmes (point valide) et de francophone (point non valide selon mon humble avis). Y a des gens qui voient toujours le verre à moitié vide. Parfois il l’est.

Donc samedi, La Presse fait passer son exercice hebdomadaire de POUR OU CONTRE à l’auteur-compositeur Louis-Jean Cormier. Arrive la question numéro 5. Oh là là qu’il ne l’a pas vue venir celle-là, mon Louis-Jean: POUR OU CONTRE LA PARITÉ HOMMES-FEMMES dans les grands festivals. J'ai eu beau lui crier à travers mon iPad : IT'S A TRAP! Il était trop tard.

L’erreur de Cormier est d’avoir répondu de façon nuancée. “Je suis très ambivalent et je ne sais pas où me positionner tant que ça. À priori je suis contre car je veux qu’on fasse passer l’art avant le sexe.” Une position qui, ma foi, respire le bon sens et la nuance. Il ne dit pas quel sexe doit passer après l’art. Juste “l’art”.

Et là évidemment il se fait ramasser, notamment par la chanteuse Laurence Nerbonne, qui lui sert une dose de womansplaining condescendante digne... d’un homme.

(Note amicale à madame Nerbonne: Je pense qu'au pays de Céline, Ginette, Linda, Marie Mai, Isabelle et cie... les fillettes de 10 ans savent très bien qu'elles peuvent devenir chanteuses.)

Tellement que Cormier s’excuse d’avoir été... nuancé.

Voilà où nous en sommes. Tout ce qui touche aux femmes ou aux minorités n’a pas droit à la nuance. You’re either with us, or against us, comme dirait Bush Jr, le pire président américain jusqu’à l’an dernier. À la poubelle l’esprit critique, il faut embrasser “la cause”.

Savez-vous quoi? Je l’embrasse pleinement la cause des femmes parce qu’elle nous concerne tous. Je me garde cependant jusqu’à ma mort le droit à l’esprit critique.

Le problème n’est pas de vouloir du changement, il en faut. Le problème n’est pas de revendiquer. Le problème n’est pas de vouloir éveiller les consciences.

Le problème c’est de voir le monde entier à travers le prisme limité de VOTRE vérité. Qu’elle soit valide ou pas, noble ou pas, bénéfique ou pas. Et surtout de vouloir éradiquer tout ce qui n’est pas conforme à cette vision.

Le titre du roman Fahrenheit 451 vient du degré auquel le papier des livres, ces objets qui font la promotion de la pensée libre, brûle sans être exposé à une flamme. En Celsius, c’est 232,7. Et il commence à faire très chaud.