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Rexit: Tillerson blâme la Russie et est congédié

Rexit: Tillerson blâme la Russie et est congédié
AFP

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Le secrétaire d’État Rex Tillerson était resté en place après avoir traité le président Donald Trump de «moron» et avait maintes fois démontré son incompétence mais son départ ce matin coïncide avec une offense capitale pour Trump: il a pointé du doigt la Russie pour l’empoisonnement d’un agent en Grande-Bretagne.

Le passage de l’ancien PDG d’Exxon-Mobil Rex Tillerson à la tête de la diplomatie américaine n’aura pas laissé une impression très favorable chez les spécialistes de la politique étrangère. Reconnu pour son habileté à fuir les micros, Tillerson sera surtout reconnu comme celui qui a présidé à une purge sans précédent du personnel du département d’État (ministère des Affaires étrangères) et des coupures budgétaires à la hauteur de 30 pourcent.

C’est sous sa gouverne, par exemple, que bon nombre de diplomates de carrière au rang d’ambassadeur ont quitté leur poste plutôt que de se résigner à servir dans une administration où le président méprise l’expertise et prétend être seul capable de concevoir et de mener les politiques de son pays. Tillerson avait été critiqué pour les relations étroites qu’il avait entretenues avec le régime de Vladimir Poutine alors qu’il dirigeait Exxon-Mobil et il n’avait eu aucun problème à mettre en œuvre la politique d’apaisement de Donald Trump à l’égard de la Russie. Malgré l’adoption de nouvelles sanctions par des majorités écrasantes au Congrès, son département n’avait rien fait pour donner des dents à ces mesures.

Le pire secrétaire d'État

Tillerson n’était pas un proche de Trump mais son profil d’homme d’affaires et ses relations étroites avec la Russie avaient amené le président-élu à préférer sa candidature à celles de politiciens expérimentés comme Mitt Romney ou Rudy Giuliani. Rapidement, Tillerson avait été critiqué pour de nombreux cafouillages qui illustraient son manque d’expérience politique et un tempérament peu adapté à la diplomatie.

Certains commentateurs n’ont d’ailleurs pas hésité à le qualifier de pire secrétaire d’État de l’histoire récente des États-Unis (voir ici et ici). Alors que le secrétaire d’État se doit en principe d’être à l’avant-scène et d’articuler les politiques de son gouvernement, Tillerson était littéralement invisible. On lui reprochait aussi sa tendance à la micro-gestion des affaires de son département, qu’il a éviscéré d’une grande partie de sa capacité d’analyse aux postes élevés de planification des politiques.

Entre autres faits d’armes, on avait reproché à Tillerson de ne rien faire pour contrer les campagnes mondiales de propagande orchestrées par le régime russe de Poutine et par Daech. Même si le Congrès lui a accordé un budget de 80 millions $ pour cette fin, ces fonds sont restés dans les coffres du département d’État (voir ici).  Il s’était mis dans l’eau chaude l’été dernier alors que des sources révélaient qu’il avait traité le président Trump de crétin (moron) lors d’une réunion à haut niveau. Trump l’avait quand même gardé, mais il était clair qu’il ne le faisait pas de gaieté de cœur. On a longtemps dit que Tillerson faisait partie du groupe des «adultes» dans l’entourage de Trump, en compagnie des généraux McMaster (conseiller à la sécurité nationale) et Mattis (secrétaire à la Défense), mais aujourd’hui McMaster serait aussi sur la voie de départ.

Alors que des centaines de postes stratégiques n’ont pas encore été comblés dans les hauts échelons de l’exécutif et surtout dans le champ des affaires étrangères, le congédiement de Tillerson s’ajoute à une liste déjà impressionnante de départs. Bientôt, le taux de roulement dans l’entourage rapproché du président aura atteint les 50%. Presque la moitié des proches collaborateurs de Trump ont quitté le navire depuis le début de son mandat il y a 14 mois à peine. Et ce n’est probablement pas fini. Le conseiller à la sécurité nationale H.R. McMaster et le chef de cabinet John Kelly pourraient être les prochains à emprunter les portes tournantes du West Wing. Le renvoi des responsables de l’enquête sur l’affaire russe trotte aussi dans la tête de Trump, mais ça c’est une autre histoire.

Une déclaration de trop?

Le départ de Rex Tillerson, «Rexit» pour faire court, n’était qu’une question de temps. Malgré son incompétence manifeste, malgré le fait qu’il ne s’entendait pas du tout avec le président Trump et malgré l’embarras qu’il avait causé à Trump pour l’avoir ouvertement traité de crétin, le président avait pourtant gardé son secrétaire d’État en poste.

Qu’est-ce qu’il a donc pu faire pour se faire montrer la porte aujourd’hui plutôt que n’importe quel autre jour? Hier, Tillerson a enfreint la règle numéro un de l’administration Trump: ne jamais blâmer le gouvernement russe de Vladimir Poutine pour quoi que ce soit. Hier, Rex Tillerson a déclaré, à la suite du gouvernement de Theresa May, que la Russie était derrière l’empoisonnement récent d’agents secrets sur le territoire britannique. Aujourd’hui, Trump lui dit «You’re fired!» Coïncidence?

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM