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«Je voulais juste me sentir aimée»

Une ancienne fugueuse raconte ce qui l’a poussée dans les griffes des gangs de rue

Sophie Lavoie
Photo Chantal Poirier

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À 29 ans, Sophie Lavoie Coursolle n’a jamais connu l’amour. Prisonnière pendant 10 ans de l’enfer de la prostitution, elle tente aujourd’hui de se reconstruire et veut mettre en garde les jeunes filles contre l’attrait de l’argent facile.

« Un soir, mon pimp m’a mis un pistolet en or chromé dans la bouche. Il a fait tourner le chargeur en me disant que c’est le hasard qui déciderait si je vivrai. Quand il a pressé la gâchette, j’étais presque déçue que le coup ne parte pas. Je voulais arrêter de souffrir. »

Cette scène d’horreur n’en est qu’une parmi tant d’autres pour l’ancienne danseuse et prostituée qui a mis des années à sortir de l’emprise des hommes qui l’ont battue et exploitée, de Montréal à Calgary.

Une adolescente en crise

« Mon premier rapport sexuel, c’était un viol à 15 ans, explique-t-elle en introduction à son histoire. On m’avait fait boire. Je n’ai pas porté plainte. Je ne me rendais pas compte. »

L’adolescente de Saint-Eustache ne se doutait pas que ce rapport sexuel imposé ne serait que le premier d’une longue série.

À l’époque, Sophie était en pleine crise. À 14 ans, elle avait consommé ses premières amphétamines, avant de lâcher l’école quelques mois plus tard. À partir de l’âge de 16 ans, elle fuguait à répétition. « J’allais traîner avec une amie au métro Henri-Bourassa, à Montréal. Là-bas, on savait qu’on allait se faire cruiser par des membres de gang plus âgés. On aimait ça se tenir avec ce monde-là, on trouvait ça cool. »

Ce sont ces criminels, dont plusieurs étaient des proxénètes, qui ont introduit Sophie à l’industrie du sexe.

« Ils me parlaient des danseuses en me disant “regarde, elles sont belles et elles font de l’argent”, se souvient-elle. Ils me présentaient ça comme quelque chose de normal. »

En manque d’attention et mal dans sa peau, Sophie était prête à tout pour plaire à ces voyous qu’elle admirait.

« À l’époque, je pognais pas avec les gars, pis moi je voulais juste me sentir aimée, avoue-t-elle. Je pensais que si je couchais avec eux, ils m’accepteraient dans leur gang. »

Dans son imaginaire de jeune fille, les danseuses que fréquentent ces proxénètes deviennent vite un modèle.

De danseuse à prostituée

Facilement influençable et séduite par la perspective de l’argent facile, Sophie se fait embaucher, à 17 ans, comme hôtesse dans un bar de Rosemont.

« On devait séduire les clients et danser pour eux, raconte-t-elle. Je pouvais faire 300 $ par nuit. » Elle logeait alors chez des membres de gangs.

À 21 ans, fatiguée de cette situation précaire et incapable de subvenir à ses besoins, Sophie finit par demander la protection d’un proxénète.

Celui-ci la loge dans un condo à Saint-Jérôme, et la fait travailler dans une maison de débauche voisine.

« Je touchais 80 $ pour une fellation et 180 $ pour un rapport complet, explique-t-elle. Tout était pour lui et il m’en redistribuait une petite partie pour vivre. »

Pour supporter ce calvaire, Sophie consomme de la drogue et se réfugie dans ses pensées.

« Je sortais de mon corps, en quelque sorte, pendant l’acte, dit-elle. La drogue m’aidait à faire ça. Je me disais que ce n’était qu’une enveloppe dont les hommes se servaient, que mon esprit était ailleurs. »

Supplice

Mais rapidement, le proxénète de Sophie veut plus d’argent. Il inscrit la jeune femme sur un site internet d’escortes et la fait travailler en Alberta, où elle vivra pendant les années suivantes un véritable supplice.

« Il me faisait prendre l’avion et m’envoyait à Calgary dans une chambre d’hôtel qu’il avait réservée, raconte-t-elle. Là-bas, les clients défilaient pendant une semaine, sans arrêt ».

Lors de ces semaines de travail, Sophie reçoit jusqu’à 20 clients par jour et rapporte à son souteneur des dizaines de milliers de dollars.

Ce rythme épuisant, et les abus qu’elle subit la poussent dans un désespoir profond.

« Certains clients m’insultaient et d’autres me crachaient dessus, se souvient-elle. Je pensais à me jeter par la fenêtre tous les jours, je pleurais parfois pendant les rapports, mais ces hommes-là s’en câlissaient ».

Quand ce ne sont pas ses clients qui la violentent, Sophie subit les accès de colère de son proxénète qui la fouette et la bat régulièrement.

« Un soir, il m’a donné une trentaine de coups de poing dans la face jusqu’à ce que je m’évanouisse, raconte-t-elle douloureusement. Quand je suis allée à l’hôpital, les enfants pleuraient en voyant mon visage tellement j’étais défigurée. »

Le déclic

Cet épisode a, sur Sophie, l’effet d’un électrochoc.

À 24 ans, elle décide de se séparer de son proxénète qui, estimant l’avoir assez « usée », accepte de la laisser partir, après l’avoir remplacée par une nouvelle fille.

Dans les années qui suivent, elle arrête progressivement la prostitution et reprend son travail de danseuse, avant de finalement quitter pour de bon l’industrie du sexe, vers l’âge de 26 ans.

En 2014, elle décide même de suivre une cure de désintoxication pour traiter son problème de dépendance.

« La drogue me permettait de tenir quand je me prostituais, mais j’ai compris que si je continuais les amphétamines, j’allais mourir d’une surdose », commente-t-elle.

Aider les autres

Aujourd’hui, Sophie vit du soutien d’une connaissance qui l’héberge à Saint-Eustache et de l’aide sociale.

Avec l’appui de sa mère, elle veut reprendre ses études et finir son secondaire le plus vite possible. Elle envisage un bac en criminologie.

« Mon projet est de devenir intervenante pour aider des filles comme moi à se sortir de la prostitution, annonce-t-elle avec enthousiasme. Je suis sûre que je ferais cela très bien, car je sais par quoi elles passent. »

Son message aux jeunes filles qui seraient tentées par la vie de danseuse ou d’escorte est clair :

« Ne croyez pas aux gars qui vous promettent le confort et beaucoup d’argent. Cette vie-là ne vous laisse que des regrets, des dettes et des traumatismes. »

Sa mère ne l’a jamais abandonnée

Sophie Lavoie
Photo Chantal Poirier

Les proches des jeunes filles tombées dans les réseaux de l’exploitation sexuelle ne doivent pas les juger, mais leur offrir du soutien, pense la mère de l’ancienne prostituée, Sophie Lavoie Coursolle, qui l’aide aujourd’hui à refaire sa vie.

« En tant que parent, tu te demandes toujours “qu’est-ce que j’ai fait de pas correct” », affirme Lise Lavoie.

Cette mère de 58 ans a pourtant tout essayé pour éviter que son enfant ne s’engage dans l’industrie du sexe, sans succès.

« Je l’ai même confiée un an à une famille d’accueil, mais ils n’ont rien pu faire de plus que moi, se souvient-elle. Je mettais en place des restrictions, mais ça ne marchait pas. »

Coeur brisé

Même si elle désapprouvait le chemin que Sophie avait choisi, Lise Lavoie a toujours aidé sa fille, lorsque celle-ci avait des ennuis.

« J’allais lui amener du linge dans un squat avec 40 membres de gang, confie-t-elle douloureusement. Cela me brisait le cœur de repartir et de la laisser là-dedans, mais je ne pouvais rien faire de plus que l’épauler. Elle était adulte. »

Cette situation a poussé Lise Lavoie dans une dépression de plusieurs années.

« Je regardais les photos de Sophie petite et je pleurais, avoue la femme. Je me disais : “je ne l’ai pas mise au monde pour ça”.

Aujourd’hui elle soutient plus que jamais sa fille, qui a arrêté de se prostituer et compte reprendre les études.

“Beaucoup m’ont dit ‘laisse tomber, tu ne peux plus rien pour elle’, mais j’ai toujours su que ma fille avait un bon fond et qu’elle s’en sortirait un jour”, explique Lise Raymond.

Ce qu’elles ont dit

« Je suis passée une fois à Toronto, c’était l’enfer. Je travaillais dans une grande pièce. Au centre, il y avait des chaises et des clients assis dessus. Nous les filles, nous dansions au milieu. Quand un homme te montrait du doigt, tu devais t’agenouiller devant lui. Tout le monde faisait ses affaires là-dedans, l’odeur était infâme. »

– Sophie Lavoie Coursolle

« Un soir, je suis allée la voir dans un bar de danseuses où elle travaillait. Je regardais les clients, leur visage, leurs mains. J’étais horrifiée de savoir que ces hommes-là touchaient ma petite fille. »

– Lise Lavoie

« La drogue et l’alcool aident les filles à supporter les abus. Tout le monde est défoncé. Dans un club où je travaillais, c’était une des danseuses qui fournissait les amphétamines, c’était son ‘side-job’. »

– Sophie Lavoie Coursolle

« Je n’ai jamais eu honte. Quand elle débarquait du bus, chez moi, à Sherbrooke, en roulant des fesses dans son jean troué, tout le monde comprenait ce qu’elle faisait. Mais moi je m’en foutais, je la prenais par la main pareil. »

– Lise Lavoie