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Imaginez un monde sans selfie

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Êtes-vous allés à New York ce week-end, fêter Pâques dans la Grosse Pomme comme des milliers de Québécois ? Si oui, êtes-vous passés par Central Park, rendre hommage à John Lennon dans le secteur baptisé Strawberry Fields, comme dans la chanson ? J’y étais en fin de semaine et ce que j’y ai vu m’a littéralement choquée.

LENNON FOREVER

Cette section de Central Park est dédiée à l’ancien Beatles depuis plus de 30 ans, après qu’il a été assassiné devant sa résidence du Dakota, en face de Central Park. Les gens s’y recueillent devant une mosaïque noire et blanche au sol, un rond intitulé Imagine, en référence à la chanson mythique de John Lennon. C’est un endroit désigné comme quiet, donc silencieux, propice au recueillement.

Or, depuis l’avènement des téléphones intelligents, ce lieu iconique est maintenant le festival du selfie.

Ça crie, ça gueule. Tout le monde se bouscule pour prendre sa photo, piétine la mosaïque, se sacre de l’appel à la quiétude. « Heille, Kevin, viens te prendre en photo avec Maria ! ».

Les plus méprisants sortent le bâton à selfie, se plantent au beau milieu du mémorial, marchent sur les fleurs déposées à la mémoire du Beatles assassiné et font un grand sourire devant la caméra, oubliant complètement que ce lieu nous rappelle qu’un homme est mort froidement assassiné.

C’est d’une vulgarité sans nom.

Mais c’est tellement représentatif de notre époque. Il faut faire LA photo devant Imagine, comme on fait sa photo devant le pont de Brooklyn ou la statue de la Liberté. Il faut la partager sur Instagram, la publier sur Facebook. Et ça presse.

Le fait qu’on soit censé se recueillir en pensant à un homme prônant la paix, qui a été assassiné devant chez lui, n’effleure plus l’esprit de qui que ce soit. On se bouscule, on tasse les autres, on LA veut, LA photo. Et tant pis pour la décence.

Je sais, ce n’est pas la tombe de John Lennon qui est vandalisée. On n’est pas dans un cimetière. On est dans un lieu public.

Mais si on n’est même plus capable, en 2018, de prendre quelques minutes pour se taire, de respecter un périmètre de respect à la mémoire des morts, si on est tellement obsédés par nos !@#$%?& de selfies qu’on piétine les fleurs, c’est qu’on n’a rien compris.

Notre époque ne veut plus rien savoir du silence. Elle ne veut plus rien savoir de l’intériorité. Tout doit être documenté, partagé, extériorisé et « liké ».

AU REVOIR, LEONARD

Cet hiver, j’ai voulu rendre hommage à Leonard Cohen. Depuis qu’il est mort, je me sens orpheline. Alors un beau dimanche, je suis allée pleurer ma peine et observer sa tombe... de loin, en silence. Des proches y avaient laissé des pierres, selon la tradition juive. Il neigeait sur sa pierre tombale. Il n’y avait pas de traces de pas dans la neige.

Je me suis dit que c’était bien que peu de gens sachent où il repose. Imaginez le cirque si ses fans commencent à prendre des selfies devant sa tombe !

Strawberry Fields, à Central Park, est officiellement désigné comme « le jardin de la paix ». Vous direz peut-être que je suis une rêveuse, mais ce serait bien qu’on apprenne à leur ficher la paix, aux morts.