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Le prix à payer pour être une «vraie» fille

«Faisons un petit calcul. Additionnons ce que ça m’a coûté, au mois de mars seulement, être une fille, moi qui prétends pourtant être raisonnable et m’efforcer d’être objective en la matière.»

Le prix à payer pour être une «vraie» fille
Christine Lemus

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C’est quoi, être une vraie fille? Ça peut être plein d’affaires, me direz-vous. Sauf que, selon la société de consommation dans laquelle nous évoluons joyeusement, la définition d’une «vraie fille» est assez unidimensionnelle.

Une vraie fille, ça doit s’épiler le poil qui lui pousse un peu partout sur le corps. Car c’est bien connu, un «tsour de bras» non rasé est un affront au capitalisme. Une vraie fille, ça doit aussi se teindre les cheveux, se faire des mèches ou opter pour des rallonges capillaires si sa chevelure ne s’avère pas aussi luxuriante que dans une annonce de Pantene Pro V. Une vraie fille, ça se badigeonne le corps et la face de crèmes remplies d’actifs censés stopper son vieillissement. Parce qu’une vraie fille, ça doit rester jeune pour toujours, et ça, l’industrie de la madame l’a bien compris. Même qu’elle mise sur cette peur qu’elle nous a sournoisement enfoncée dans le crâne pour bâtir son empire, brique par brique.

Envoye fille, achète-toi des sérums, du fond de teint et du maquillage, histoire de te peinturer une autre face, parce que, clairement, la tienne n’est pas adéquate. Fais-toi poser des faux cils pis des faux ongles, aussi. Parce qu’un regard de biche et des ongles de Rihanna, c’est indispensable à ton bonheur. Va au gym de façon à ce que ta silhouette fasse un pied de nez à tes grossesses et défie toutes les lois de la gravité. Pis si le gym c’est pas assez, ne t’en fais pas. Plusieurs cliniques de chirurgie esthétique se feront un plaisir d’encaisser l’équivalent de ce que tu aurais mis cette année dans un REER en échange d’un remodelage du ventre ou d’une petite liposuccion des cuisses. Vaut mieux être pauvre à la retraite que d’avoir l’air du diable.

Ce n’est pas tout. Après t’être épilée, peinturée et remodelée, tu dois maintenant t’acheter du linge. Ça te prend des souliers, pis pas juste une paire. Ça te prend des talons hauts pour affiner ta silhouette (ta silhouette naturelle n’est pas adéquate, rappelle-toi), des espadrilles, des bottes, des bottillons, des sandales, alouette! Il te faut aussi quelques petites robes, des chandails, des brassières, des bobettes et, idéalement, des pantalons pour cacher toute cette féminité acquise à fort prix dans un magasin de lingerie près de chez vous.

Les gars aussi doivent se vêtir et se chausser. Sauf que les grandes bannières de fast fashion ne leur offrent pas 98 collections par année en leur susurrant à l’oreille que leur vie est un échec s’ils ne possèdent pas la petite robe noire qui fera d’eux la personne à la mode et désirable qu’ils doivent être pour être dignes d’occuper une place de choix sur l’échiquier social.

Pis là, on ne se parle pas des tampons et des serviettes hygiéniques, indispensables si on n’est pas encore game de porter une diva cup. On ne se parle pas non plus des shampoings chers, du vernis à ongles, du fixatif, des élastiques, des «bobépines», du salon de bronzage, des sacs à main pis de la petite paire de boucles d’oreilles qui te faisait de l’œil dans la vitrine d’un magasin, l’autre jour.

Mais personne ne nous oblige à participer à cette culture de la «guédaille». Vrai. Reste que, même si on s’en tient au strict minimum, il est excessivement difficile de résister. Parce que notre culture, notre éducation et la société de consommation nous hurlent à pleins poumons qu’il n’y a qu’une seule façon, celle-là, d’être une femme. Je n’échappe pas à cette tendance. Et même si j’essaie le plus possible de me distancier de cette vision préfabriquée et unidimensionnelle de la femme, je peine à m’éloigner complètement de ses diktats.

Faisons un petit calcul. Additionnons ce que ça m’a coûté, au mois de mars seulement, être une fille, moi qui prétends pourtant être raisonnable en la matière.

  • Gym et entraîneur privé: 150 $
  • Crème de jour: 99 $
  • Sérum hydratant: 35 $
  • Imperméable: 75 $
  • Jupe: 40 $
  • Chandail: 30 $
  • Bottes à talons: 109 $ (elles étaient soldées, bon)
  • Épilation à la cire: 17 $
  • Rasoirs jetables: 8,78 $
  • Shampoing à la kératine: 22 $
  • Masque pour les cheveux: 49,99 $
  • Coiffeur: 148 $ + le pourboire
  • Tampons: 5,99 $
  • Serviettes hygiéniques: 8,99 $
  • Vêtements de sport: 185 $ (j’en avais besoin et ils étaient soldés)
  • Massage et spa: 111 $
  • Mascara: 11 $
  • Baume pour les lèvres: 5,99 $

Total: 1111,74 $ + taxes, donc 1278,23 $

Ça, c’est juste le mois passé. J’avoue que je n’avais jamais fait ce calcul et qu’en ce moment, j’ai le goût de respirer dans un petit sac en papier brun. Je réalise que je ne suis vraiment pas meilleure qu’une autre. Au contraire. Je réalise que les diktats de la beauté, je les ai intégrés jusqu’à la moelle. Et je réalise que je pourrais rembourser 50 affaires, mettre de l’argent de côté ou juste me payer un voyage dans un resort (si j’aimais les resorts) avec ce que j’ai investi dans ma «féminité» au mois de mars. OK, je ne vais pas chez le coiffeur, je ne m’achète pas de crème hydratante ou de shampoing cher tous les mois. Et je ne vais au spa que rarement. Mais pareil...

C’est beaucoup d’argent pour avoir l’impression de s’émanciper, alors qu’on est juste prisonnière de la marchandisation de la féminité.

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