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Décès d’une légende : repose en paix, Mitzi !

Décès d’une légende : repose en paix, Mitzi !
Source : The Comedy Store

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Dans le monde de l’humour, il y a un endroit qui, internationalement, a une connotation bien particulière : le Comedy Store de Los Angeles.

C’est là où les stars de l’humour prennent vie. Jay Leno, David Letterman, Roseanne Barr, Robin Williams, Jim Carey, Richard Pryor, Whoopi Goldberg, Jerry Seinfeld, Sandra Bernhard, et des milliers d’autres...

C’est là que Claude Meunier et Serge Thériault ont puisé l’inspiration qui allait lancer le Club Soda en 1983.

Ce comedy club est né du flair entrepreneurial de Mitzi Shore qui, après son divorce de l’humoriste Sammy Shore, en 1974, a transformé une petite salle de spectacle en un lieu sacré de la comédie, et y a fait naître et bourgeonner le talent de milliers d’humoristes américains.

Cette femme, ce monument, a quitté ce monde tôt hier matin, à 87 ans. Elle luttait depuis plusieurs années contre la maladie de Parkinson.

Le Québec est peut-être bien loin de Los Angeles, mais l’héritage et surtout l’aura mythique de Mitzi Shore se notent jusqu’ici. La moindre des choses serait de jeter un coup d’œil à l’œuvre de cette dame qui, comme bien des legs, a un côté sombre comme un côté lumineux.

Le côté sombre de Mitzi

L’idée émerge au début des années 1970 : sur la vibrante Sunset Strip de Hollywood, Sammy Shore et son associé Rudy DeLuca achète une boîte de nuit qu’ils revitalisent en comedy club. Quand il divorce de Mitzi, Sammy lui remet les rènes de l’entreprise. Elle fait passer le petit club de moins de 100 places assises à plus de 450.

Rapidement, l’endroit devient couru par le public et les artistes. Ceux-ci non seulement y développent leur art, mais savent que les producteurs télé viennent y magasiner leurs prochains talents.

Mitzi voit son club comme un nid d’artisans et ne verse aucun cachet aux artistes... pourtant, le public paie à la porte et les serveurs, serveuses et portiers obtiennent un salaire.

En 1979, les humoristes en ont assez. Ils voient Mitzi devenir consultante auprès de producteurs hollywoodiens et comprennent que celle-ci s’est rapidement fait une fortune sur leur dos. Une grève de six semaines débute alors et aura son lot de drames.

Non seulement un artiste se suicide en se jetant de l’immeuble juste en face, prétextant avoir tout perdu en travaillant gratuitement pour Mitzi, mais les grévistes et les briseurs de grèves en viennent aux coups. Mitzi reste de glace et refuse toutes les demandes des négociateurs.

Puis, devant les caméras, un briseur de grève fait foncer sa voiture sur Jay Leno. Bien que celui-ci s’en tire avec des égratignures, l’image de Mitzi est maintenant fortement ternie. Elle se soumet aux demandes et, à la suite de la grève, ce sont tous les comedy clubs du pays qui devront statuer sur les cachets à verser aux artistes. Fini le temps du travail gratuit. Fini l’escalvage des humoristes. Enfin, ceux-ci commencent à être considérés comme des professionnels.

Le côté lumineux de Mitzi

Même si son obstination lui aura causé de profondes cicatrices, Mitzi a été très généreuse auprès de milliers d’artistes de l’humour. Elle a donné sa chance à ceux qui n’avaient l’air de rien, a donné un toit à ceux qui n’avaient littéralement rien pour s’en payer un, et a offert des emplois aux humoristes qui n’avaient aucun autre revenus – Jim Carey et Marc Maron ont d’ailleurs débuté comme portiers.

Elle a offert un espace sécuritaire aux femmes humoristes pour se lancer. Oui, j’avoue que d’enfermer les femmes dans une salle plus petite, en les mettant ensemble, sans homme dans l’alignement, c’était carrément un ghetto rose. Aujourd’hui, je serai totalement contre une telle démarche. Mais pour l’époque, dans le contexte des années 1970 et 1980, c’était courageux et nécessaire. C’était un premier pas. C’était au moins un accès à la scène pour celles qui se le faisaient refuser trop souvent pour la seule raison de leur genre.

Elle a écouté, consolé, « brassé » celles et ceux qui en avaient besoin.

Elle a bâti une forteresse où les artistes étaient libres de venir casser leur matériel devant un public averti.

Elle a nourri l’univers du divertissement d’une foule d’artistes de talent, participant ainsi à la légitimation de l’humour et à sa place en société.

L’héritage

Le Comedy Store est aujourd’hui bien plus qu’un bâtiment avec deux salles de spectacles. C’est un empire. Un réseau de clubs de comédie doublé d’une agence de talent.

C’est aussi un modèle qui a été copié et collé partout. Un modèle qu’on retrouve chez nous, au Bordel Comédie Club, dans les soirées d’humour et les galas.

C’est la formule stricte où une série d’humoristes ont un temps prescrit pour être sur scène, ce qui fait en sorte que, durant un spectacle de 90 minutes, le public peut se régaler de cinq à six artistes différents.

C’est une scène où les artistes qui rêvent de percer dans la langue de Shakespeare prient pour y présenter un numéro. C’est un passage obligé, du moins psychologiquement. Un passage que se sont, entre autres, imposés Gad Elmaleh et Sugar Sammy.

Mitzi Shore mérite pleinement de se reposer pour l’éternité. Sa marque restera. Elle quitte maintenant le monde de la scène pour celui de l’Histoire.