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La démocratie américaine en péril?

La démocratie américaine en péril?
AFP

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La démocratie est-elle menacée aux États-Unis? Dans un ouvrage récent, les politologues Steven Levitsky et Daniel Ziblatt identifient les traits communs d’un grand nombre de situations où la démocratie a cédé le pas à l’autoritarisme. Plusieurs de ces traits sont présents dans les discours et les actions du président américain Donald Trump. Il y a de quoi s’inquiéter.

  • Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracies Die, New York: Crown Publishing, 2017.

Une démocratie peut-elle mourir? On connaît la réponse à cette question depuis longtemps. Presque tous les mouvements fascistes et autoritaires du 20e et du 21e siècles ont émergé dans des pays où la démocratie était établie, à divers degrés, et où des règles constitutionnelles auraient en principe dû prévenir un glissement vers l’autoritarisme. On en a vu des exemples récents en Hongrie, au Venezuela, aux Philippines, au Pérou, en Turquie et en Russie, notamment. Ces régimes n’ont pas commis les pires excès des nazis et des fascistes des années 1930 et 1940, mais on y a assisté à une perversion des règles constitutionnelles qui a favorisé la concentration du pouvoir et l’érosion des droits fondamentaux. Ces exemples démontrent que la démocratie disparaît rarement tout d’un coup. Elle s’éteint tranquillement, sans qu’on s’en aperçoive vraiment.

La démocratie pourrait-elle disparaître aux États-Unis? Le pays qui se targue d’avoir la plus ancienne constitution démocratique du monde et qu’on désignait, encore tout récemment, comme le leader du monde libre est-il à l’abri d’un tel sort? Selon Levitsky et Ziblatt, ça pourrait arriver. Les événements qui ont mené à l’élection de Donald Trump et ceux qui l’ont suivie portent à croire que la démocratie américaine n’est pas à toute épreuve.

Les auteurs, professeurs à Harvard, sont connus entre autres pour leurs études sur l’histoire mouvementée des institutions démocratiques en Amérique latine. Ils identifient quatre catégories de signes avant-coureurs de la déchéance des démocraties, dont ils perçoivent des traces très nettes dans le parcours des États-Unis à l’ère de Trump. Il importe de les explorer un à un.

 

1. Rejet des règles du jeu démocratique ou affaiblissement de l’engagement à respecter ces règles

On n’a pas encore vu de gestes aussi flagrants que la suspension des élections, la violation explicite de la constitution ou l’appel à la prise du pouvoir par la force dans les États-Unis de Trump. Les normes du jeu démocratiques n’en sont pas moins remises en cause suffisamment pour justifier une certaine inquiétude. Les auteurs rappellent les déclarations du candidat Donald Trump qui émettait des doutes, avant l’élection sur sa reconnaissance de la légitimité des résultats advenant une défaite. On note aussi les efforts du Parti républicains dans plusieurs États pour limiter l’accès au vote pour certains électeurs peu enclins à voter pour eux. Même s’il faut en prendre et en laisser dans les déclarations de Trump, on ne compte plus les occasions où celui-ci a émis des critiques acerbes sur les contraintes que la constitution impose à son pouvoir.

Encore plus que le respect des règles constitutionnelles, toutefois, c’est le respect de normes informelles qui assure la solidité des institutions et des pratiques de la démocratie libérale et de l’État de droit. À cet égard, il y a lieu de s’inquiéter de l’acceptation tacite par de larges pans de la société américaine et du leadership républicain de la propension systématique de Donald Trump à enfreindre les normes et les traditions politiques américaines, à commencer par son dédain pour la plus élémentaire civilité. Il y a aussi de quoi s’inquiéter que les seuls leaders étrangers qui ne sont pas la cible de ses attaques personnelles sont des autocrates de la trempe de Vladimir Poutine.

Les républicains du Congrès ne sont guère mieux. Depuis janvier dernier, presque toutes les législations majeures ont été traitées en court-circuitant les procédures législatives normales. Avant même l’arrivée de Trump, ils avaient aussi refusé carrément de considérer la nomination d’un juge à la Cour suprême par le président Obama.

2. Négation de la légitimité des opposants politiques

Un trait que tous les autocrates ont en commun est celui de dépeindre leurs opposants politiques comme des criminels ou des ennemis de la nation. Ce n’est pas d’hier que les républicains ont tenu un discours extrême qui présentait les démocrates comme indignes de gouverner. C’est dans les années 1990, avec l’attaque en règle de Newt Gingrich contre les démocrates et la présidence de Bill Clinton, que ce genre de radicalisation du discours a pris le dessus. Les extrêmes de ce genre de comportement ont été observés pendant la campagne de 2016, alors que le slogan «Lock Her Up était devenu un mantra du Parti républicain. Aujourd’hui, le climat de méfiance et d’hostilité mutuelle qui règne depuis plusieurs années entre les deux grands partis est un aspect incontournable du paysage politique américain qui pourrait faciliter le glissement vers l’autoritarisme.

3. Tolérance ou incitations à la violence

On n’en est pas encore rendu aux États-Unis à une situation où un parti ou un personnage aux visées autoritaires peut compter sur des milices armées ou des forces paramilitaires pour l’appuyer, mais il n’en est pas moins évident que le recours à la violence ou son acceptation tacite n’est pas très loin de la surface dans le monde politique de Donald Trump. Comme je le notais dans ce blogue pendant la campagne, «il n’est pas étonnant que la violence ait fait irruption dans la campagne de Donald Trump, car la violence, la confrontation et l’exclusion sont des éléments fondamentaux de l’idéologie qui guide sa pensée et son action.» On a aussi exprimé des inquiétudes l’été dernier, lorsque Donald Trump, alors président, refusait de condamner sans ambigüité les groupes d’extrême-droite qui avaient attisé la violence à Charlottesville. On a aussi beaucoup dit sur le peu d’empressement qu’a tendance à montrer le président Trump lorsqu’il est question de condamner les méthodes brutales et parfois meurtrières de dirigeants autoritaires qu’il n’hésite pas à couvrir d’éloges par ailleurs, comme Rodrigo Duterte des Philippines.

4. Disposition à limiter les libertés civiles des opposants, y compris les médias

Sous cette rubrique, Zelitsky et Ziblatt mentionnent trois indicateurs qui sont nettement évidents dans les actions et les discours du candidat et du président Trump. D’abord, Trump en appelle depuis longtemps à une révision des lois américaines qui lui permettrait de poursuivre pour diffamation tout individu ou toute organisation médiatique qui émet des critiques à son endroit. Les auteurs mentionnent aussi la propension à prendre des mesures punitives à l’endroit de critiques dans la société civile ou les médias. À cet égard, le cas récent de la vendetta de Trump contre les entreprises de Jeff Bezos, patron d’Amazon et propriétaire du Washington Post, est un exemple probant.

Encore pire, tout le discours de Donald Trump visant à discréditer les médias et à les dépeindre comme des «ennemis de la nation» est en lien direct avec le comportement des pires autocrates qui ont mené à l’effondrement de plusieurs démocraties et à l’établissement des régimes les plus répressifs qui soient.

Et pourtant, la démocratie tourne...

Le tableau brossé par Levitsky et Ziblatt est plutôt sombre et les indices qu’ils identifient de l’émergence possible de l’autoritarisme aux États-Unis sont autant de raisons de s’inquiéter sérieusement du sort de la démocratie chez nos voisins du sud. Leurs inquiétudes sont d’ailleurs partagées par plusieurs autres, dont par exemple l’ex-secrétaire d’État Madeleine Albright, qui publie cette semaine un ouvrage au titre sans équivoque: «Fascism: A Warning». 

Ça ne signifie pas pour autant qu’il n’y a plus d’espoir. La crise actuelle qui entoure l’enquête sur l’ingérence russe dans l’élection de 2016 et la possible coordination de ces actions avec des membres de la campagne de Donald Trump a montré, jusqu’à maintenant, que le système peut fonctionner et que les normes de la démocratie libérale et d’un État de droit peuvent prévaloir. La réserve d’une bonne majorité des Américains à accorder leur appui au président Trump, le regain de l’activisme progressiste en réaction à ses actions et la volonté apparente des électeurs de sanctionner le Parti républicain aux urnes pour les errements antidémocratiques de son porte-étendard sont autant de raisons de conserver une bonne part d’optimisme.

Assailli de toutes parts, le président Trump semble déterminé à stopper les enquêtes qui s’approchent un peu trop de lui à son goût et à utiliser tous les outils dont il dispose pour faire taire l’opposition et affirmer son pouvoir. Pour le moment, les sondages  suggèrent que le prix à payer pour son parti en novembre prochain pourrait être très élevé s’il persiste, mais Trump lui-même semble persuadé qu’il pourrait s’en tirer à bon compte. En fin de compte, l’ère de Trump pourrait n’avoir été qu’un mauvais moment à passer pour la démocratie américaine, mais au-delà du personnage, les conditions qui étaient présentes dans la société américaine avant son arrivée ne disparaîtront pas nécessairement du jour au lendemain et il n’est pas dit qu’un politicien plus habile que lui ne saura pas en tirer avantage avant longtemps.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM