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Ces gens qui n’aiment pas le sexe

Julien Séré
Photo Ariane Labrèche Julien Séré

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À 17 ans, Julien Séré croyait être gai. « C’était clair que les filles ne m’excitaient pas, donc je me suis dit que je devais préférer les garçons. » Ce n’était là que la moitié de l’équation. Des année plus tard, il a compris qu’il était plutôt asexuel.

« Un asexuel est une personne qui ne ressent aucun désir sexuel pour quiconque », selon la définition de l’Association pour la Visibilité Asexuelle (AVA). Il est important de ne pas confondre asexuel et asexué. Julien n’est ni castrat ni eunuque. Il est un être sexué avec tout ce que ça implique.

Il lui est même déjà arrivé de se masturber. « Quand j’étais plus jeune, ça m’est déjà arrivé. Avec le recul, je me rends compte que je le faisais bien moins souvent que les autres. Je me masturbais par curiosité et non par désir », se souvient le quadragénaire, en entrevue avec Tabloïd.

Il a parlé de son asexualité à son entourage pour la première fois il y a à peine trois ans.

Aimer sans désirer

Des garçons, Julien en aura bel et bien aimé quelques-uns au cours de sa vie. Sous ses grandes lunettes rondes, ses yeux brillent encore quand il parle de son premier chum, rencontré au cégep.

Sans doute l’aimait-il, mais il ne le désirait pas. « J’avais des papillons dans le ventre, j’avais envie de le coller, de l’embrasser, mais jamais de faire l’amour avec lui. Je m’inventais des raisons pour ne pas coucher avec. Et quand j’acquiesçais, j’avais juste hâte que ça finisse », se remémore Julien, qui parle de l’acte sexuel avec le même entrain que d’un rendez-vous chez le dentiste.

Son absence de libido aura finalement raison de sa relation amoureuse, comme de toutes celles qui suivront.

Jamais Julien n’a eu envie de faire l’amour avec qui que ce soit. « J’ai été abstinent pendant 10 ans et ça ne me manquait pas. Je peux compter sur mes doigts le nombre de fois où je l’ai fait dans les six dernières années. Chaque fois, j’aimais vraiment le gars, mais je ne ressentais aucun plaisir », raconte-t-il aujourd’hui sans complexe.

Il n’a pas toujours parlé aussi franchement de sa (non) sexualité. Avant, il n’osait raconter que des bribes de ses expériences à ses proches, de peur qu’on ne le comprenne pas.

« C’est parce que tu n’as pas encore connu le bon », lui répétaient sans cesse ses amis après chacune de ses ruptures. Au fond, Julien savait que c’était beaucoup plus que ça, mais il n’arrivait pas à trouver les mots justes pour leur répondre.

Une orientation encore méconnue

Asexuel. C’est dans les pages d’un magazine féminin que Julien lira pour la première fois le mot qui changera sa vie. « J’ai compris que je n’étais pas malade. J’avais le droit d’être comme ça. »

L’asexualité est une orientation sexuelle à part entière, comme l’homo et l’hétérosexualité, insiste Léa Serra Vandekerckhove, doctorante en sexologie à l’UQAM, qui fait partie des rares universitaires à s’intéresser à cette question.

« L’absence de désir sexuel peut arriver à tout le monde. La différence, c’est que pour les asexuels, ce n’est pas passager. On naît asexuel. Ce n’est pas une maladie. Ce n’est pas un traumatisme non plus », assure-t-elle.

« On remarque que beaucoup d’asexuels sont mal aiguillés au sein du corps médical. Ils vont consulter parce qu’ils pensent qu’ils ont un problème hormonal ou psychologique, mais il y a très peu de spécialistes qui sont capables de leur dire qu’ils sont normaux. Ils ne connaissent pas l’asexualité. »

Les asexuels : une communauté en formation

Isabelle Stephen a fondé
la Communauté asexuelle 
de Montréal à la fin 2016
Photo Ariane Labrèche
Isabelle Stephen a fondé la Communauté asexuelle de Montréal à la fin 2016

Une fois par mois, quelques dizaines d’asexuels se rencontrent dans un café pour discuter de leur parcours. « Il y a des gens de tous les milieux et de tous âges. Un peu plus de filles que de gars, par contre. Pour les gars, ça reste plus difficile de faire son coming out. Ils ressentent encore beaucoup de pression de la société », témoigne Isabelle Stephen, qui a fondé la Communauté asexuelle de Montréal à la fin 2016.

« Quand j’ai découvert que j’étais asexuelle, j’avais besoin d’en parler, mais je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de communauté », se rappelle Isabelle, en entrevue.

Des histoires d’asexuels, il y en a autant que d’asexuels, remarque-t-elle. « Quelques-uns sont mariés depuis longtemps. Il y en a aussi qui se sont séparés récemment. D’autres ont toujours été célibataires. Certains veulent trouver l’amour, d’autres non. »

Un peu comme la bisexualité, l’asexualité forme un large spectre qui regroupe plusieurs tendances réparties sur différents axes.

Les aromantiques

Parmi les asexuels, on départage premièrement les romantiques des aromantiques. Julien, par exemple, fait partie de la première catégorie. Il est HOMOromantique : il lui arrive de tomber en amour avec d’autres hommes. Il n’en demeure pas moins asexuel.

Se définir comme asexuel romantique, c’est avant tout devoir faire des compromis, indique Julien. Car ce n’est pas parce qu’on est asexuel qu’on tombe nécessairement en amour avec un autre asexuel. « Ce n’est pas facile. Moi, depuis ma dernière rupture, je me dis que tant qu’à être en couple, je vais l’être avec un autre asexuel. Parce que sinon, c’est trop compliqué à gérer. Il faut que tu acceptes que l’autre aille voir ailleurs. Tu dois aussi toujours lui rappeler que ce n’est pas de sa faute si tu n’as pas le goût. »

En général, les asexuels romantiques ont plus de difficulté à vivre avec leur orientation sexuelle. « Les aromantiques n’ont pas besoin d’être en contact avec des gens qui ne sont pas asexuels », commente Léa Serra Vandekerckhove.

Isabelle, elle, est aussi une asexuelle romantique. POLYromantique, car elle peut autant tomber sous le charme d’un homme que d’une femme. Elle les aime comme la plupart des fillettes tripent sur les chanteurs de leur boys band préféré : sans la moindre arrière-pensée sexuelle. « Moi, dans mon temps, c’était les New Kids on the Block. Je suis vieille », plaisante celle qui n’a pris conscience de son identité sexuelle qu’à l’aube de la quarantaine.

Demisexuelle

« Step by Step », chantent peut-être ses idoles d’enfance, mais Isabelle ne tourne pas autour du pot quand il est question de son orientation sexuelle. « C’est la première chose que je dis quand j’ai une date. Ça en éloigne plusieurs. Souvent, ils ne comprennent pas, mais ce n’est pas grave. C’est important qu’ils sachent à quoi s’attendre. »

Depuis un an, Isabelle a un chum. À l’occasion, ils ont des rapports sexuels et pour l’une des premières fois dans sa vie, elle en a vraiment envie.

Isabelle est demisexuelle. Exceptionnellement, il lui arrive d’éprouver du désir sexuel pour certaines personnes, pas nécessairement celles avec qui elle connecte émotionnellement.

« La demisexualité demeure dans le spectre de l’asexualité. Un hétérosexuel peut fantasmer sur quelqu’un du même sexe, mais il reste un hétérosexuel. Si un homosexuel accroche sur une personne du sexe opposé, ça reste un homosexuel. Pour les asexuels, c’est la même chose », analyse Léa Serra Vandekerckhove.

LGBT et plus encore

Aux demisexuels s’ajoutent les greysexuels, les cupiosexuels, les queers platoniques : autant de nouvelles étiquettes qui allongent toujours un peu plus l’interminable acronyme LGBT.

Les asexuels sont maintenant invités au traditionnel défilé de la fierté. L’an dernier, ils ont paradé entre les polyamoureux et les BDSM, deux groupes qui n’ont rien à voir avec l’asexualité, c’est le moins qu’on puisse dire. « Je n’ai jamais autant été exposé au sexe que depuis mon coming out. J’ai l’impression que j’en parle tout le temps », ironise Julien, sourire en coin.

Un moindre sacrifice, car Isabelle et lui sont déterminés à faire connaître l’asexualité au commun des sexuels, mais aussi aux asexuels eux-mêmes. « À 15, 16 ans, ma mère m’a dit que je pouvais être aux hommes ou aux femmes et que ça ne la dérangeait pas. Mais j’aurais aimé qu’elle me dise aussi que je pouvais être à rien », médite-t-elle.