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De l’importance du pouvoir politique et social des humoristes

De l’importance du pouvoir politique et social des humoristes
Capture d'écran, Youtube

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Je vais le dire de front : ça me gratte quand un ou une humoriste martèle qu’il n’a pas de pouvoir sur les gens. Surtout ceux et celles qui font de l’humour politique et/ou social. Ça me donne de l’urticaire.

Heureusement que certains s’assument ouvertement, comme Fred Dubé ou Guillaume Wagner.

N’empêche, je m’arrache la peau quand j’entends certains artistes dire qu’ils n’ont aucun pouvoir de persuasion chez les gens ; que dans les meilleurs cas, ils prêchent à des convertis.

Je peux comprendre que, par humilité, ces communicateurs ne veulent pas se mouiller plus qu’il n’en faut. Ou que par soucis stratégiques, certains préfèrent ne pas s’afficher comme tels. 

Certains, comme Jean-René Dufort ou Serge Chapleau, diront que ce ne sont pas eux qui font les blagues, mais que ce sont les politiciens qui sont drôles – surtout lorsqu’ils sont sérieux ; qu’ils ne font que retransmettre les gags faits consciemment ou involontairement par les autres.

Que ce soit à Infoman ou The Daily Show, par le biais d’une caricature, d’un épisode de Vérités et conséquences avec Louis T. ou Last Week Tonight avec John Oliver, le simple fait que ces médias existent démontre que les créateurs d’humour ont un pouvoir politique et social.

Et leur existence est également la preuve qu’en tant que société, on accepte de leur remettre ce pouvoir. Nous cautionnons leur démarche.

Du moins, celle de dénoncer publiquement ce qui peut sembler socialement ou politiquement condamnable.

L’essence même d’être dans les médias ou sur scène à véhiculer des messages par le biais de l’humour (sérieux, tordu, absurde, militant ou obscène) exige une forme de manipulation du public. Qui dit politique, dit pouvoir... et manipulation des idées.

Et il n’y a rien d’anormal là-dedans !

Ce n’est pas de la manipulation fondamentalement diabolique, comme si les humoristes hypnotisaient les masses pour leur faire faire ce qu’ils désirent. Mais de la manipulation, certes.

Manipuler pour divertir.

Manipuler pour faire rire ou pleurer.

Manipuler pour faire réfléchir, pour marquer la mémoire.

Comme les chanteurs, danseurs, comédiens et autres artistes, les humoristes veulent faire vibrer des cordes sensibles... et faire rire en plus.

Pour « manipuler », ils utilisent un microphone, qui porte leur voix par-dessus les bruits et chuchotements des spectateurs. Ils se tiennent sur une scène, même si celle-ci fait moins d’un pied de haut, pour être biens en vue et le centre d’attraction de tous.

Ils sont les vedettes de concepts télévisuels, avec la caméra qui suit leurs moindres faits et gestes. On illustre leurs paroles de photos, d’extraits vidéo, de graphiques, etc.

Ils utilisent parfois des jeux de lumière et une mise en scène léchée.

Mais ce jeu se joue à plusieurs. Sans le pouvoir d’assentiment du public, sans sa complicité, sans son écoute, sans ses réactions, les humoristes parlent dans le vide. Autrement dit, nous sommes tous politiquement et socialement engagés quand on rit avec eux, quand on leur accorde notre attention.

Même si nous ne sommes pas toujours d’accord avec leurs points de vue, on entre dans leur danse, on participe à leurs débats, on poursuit la conversation.

Le devoir politique et social de l’humour

Oui, les humoristes ont un ascendant sur leur public. Ils en ont toujours eu un. C’est même un devoir – qui n’a pas à être partagé par tous, cela dit, mais un devoir tout de même. Et de si grande importance que le pouvoir des humoristes peut parfois être perçu comme une menace.

C’est ce qui explique pourquoi, dans les pays où la liberté de presse est étouffée par les dictateurs, les artistes du rire se font rares, se cachent, s’exilent, croupissent en prison ou « disparaissent ».

C’est ce qui explique pourquoi certains humoristes se font poursuivre en justice par des personnalités publiques quand ils dénoncent leurs frasques.

C’est ce qui explique comment John Stewart et Stephen Colbert ont pu rassembler 215 000 personnes à Washington en 2010 pour un événement satirique à portée politique, le Rally to Restore Sanity and/or Fear.

C’est ce qui explique pourquoi, en 2016, Mike Ward a reçu le prix d’Humoriste de l’année au Gala des Olivier, une récompense donnée par le public, alors qu’il était dans une spirale de tourmentes médiatiques.

C’est pourquoi, à chaque 31 décembre, des millions de Québécois se tournent vers le Bye Bye ! et autres revues de l’année.

La parole politique humoristique et son pouvoir font parties de notre coffre à outils critiques. Par le biais des humoristes, on applaudit ou on condamne, on pardonne ou on pointe du doigt. Et ce, autant à notre époque qu’à tout autre moment de l’Histoire humaine. À ce titre, je laisse le dernier mot à Molière :

Sire,
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle.