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Joveneau: Je veux un prêtre dans ma communauté malgré tout

Alexis Joveneau
Photo BANQ Alexis Joveneau

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UNAMEN SHIPU/LA ROMAINE, QUÉBEC | Rachel est Innue. Elle vit dans un petit village isolé de la Basse-Côte-Nord, là où la route ne se rend pas. La mère de famille a bien connu le père Joveneau, qui a vécu dans sa communauté pendant près de 40 ans. Heureusement, il ne l’a pas agressée, mais la femme de 52 ans est bien au fait des horreurs que le missionnaire aurait commises envers plusieurs membres de sa collectivité. Malgré tout, sa foi chrétienne reste inébranlable et elle souhaite davantage de présence du prêtre en poste actuellement dans son village.

La première fois que j’aperçois Rachel, elle est assise, chapelet à la main, à réciter à haute voix le Notre Père et le Je vous salue, Marie en innu-aimun, la langue des Innus. Avez-vous déjà entendu cette langue? Je n’y comprends rien, mais même la plus banale des conversations résonne comme un hymne à la joie. D’ailleurs, Rachel rayonne la bonne humeur. Lorsque je m’approche d’elle pour entamer un échange, l’Autochtone m’accueille avec des rires de bienvenue. Ma saine curiosité à son égard n’a d’égale que l’ouverture qu’elle me manifeste.

Croire pour l’espoir

Rachel prie pour son frère hospitalisé à Sept-Îles. Des problèmes pulmonaires sérieux ont forcé son aîné à quitter Unamen Shipu, où il n’y a qu’un centre de santé, pour aller se faire soigner en ville, à 400 kilomètres de la communauté innue. Pour la sympathique femme, la prière peut aider son frère. Elle en est convaincue. C’est pourquoi elle reprend son chapelet plusieurs fois par jour. Il ne la quitte jamais. À force d’être manipulé, son objet de dévotion a fini par casser.

C’est alors qu’elle revient d’une visite au chevet de son frère que je rencontre Rachel. Nous sommes alors toutes les deux dans l’unique bateau qui permet, en hiver, aux habitants des villages isolés de la Basse-Côte-Nord d’en sortir. Pour se rendre à Sept-Îles, la quinquagénaire avait préalablement enfourché une motoneige jusqu’à Kegaska, là où la route 138 commence ou s’arrête, selon la direction d’où on arrive. De ce petit village de 127 âmes seulement, elle a pu se rendre en voiture jusqu’à l’hôpital. En Basse-Côte-Nord, les déplacements sont d’un exotisme nordique!

Après avoir discuté de mille et un sujets pendant que Rachel tente de réparer son chapelet, j’ose lui demander comment elle réussit à demeurer une aussi fervente chrétienne malgré toute la souffrance occasionnée par le père oblat qui aurait sévi sur la Basse-Côte-Nord pendant des décennies. Les témoignages accablants contre le curé, qui se faisait appeler «Jésus», ne cessent de s’accumuler : agressions sexuelles, agressions physiques, mariages forcés et déportations de familles. Une trentaine de victimes se sont inscrites dans une action collective contre deux pères oblats, dont le père Joveneau.

Une foi miraculeuse

Rachel me fixe droit dans les yeux avec un regard rempli de douceur. «La foi fait des miracles.», me dit-elle, ajoutant du même souffle que sa croyance en Dieu et les obscénités perpétrées par le missionnaire n’ont pas de lien ensemble.

C’est alors qu’elle me raconte sa grossesse inespérée à la suite de plusieurs fausses couches, après avoir été faire le pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré. Les Innus, qui vouent un grand respect aux grands-parents, ont un attachement profond à l’égard de la grand-mère de Jésus. Chaque année, plusieurs d’entre eux entreprennent un long voyage de plusieurs centaines de kilomètres pour participer à ce pèlerinage.

Le miracle dont estime avoir bénéficié Rachel, qui sera grand-maman pour la première fois dans les prochains jours, a scellé à jamais la force de sa foi quoi qu’il advienne. Mais il en est en autrement pour d’autres paroissiens de la petite communauté d’Unamen Shipu, qui compte un millier d’Innus.

Une église désormais vide

La joie de vivre de la fidèle croyante s’estompe quand elle me raconte que, désormais, seuls une dizaine d’Innus vont à la messe lorsque le curé est au village. «Il n’y a pas si longtemps, l’église était pleine. Il n’y avait même pas assez de place. Des paroissiens assistaient à la messe debout!»

Bien que de nombreux facteurs puissent expliquer la baisse d’intérêt des Innus d’Unamen Shipu envers la messe, Rachel fait quant à elle un lien direct avec les dommages causés par le missionnaire Joveneau, qui aurait abusé de son autorité morale pour commettre une foule d’agressions envers ses paroissiens, provoquant du même coup le rejet de la pratique religieuse par plusieurs.

Plus de présence du prêtre

Malgré tout, toutes les deux semaines, un prêtre d’origine camerounaise s’installe dans la petite bourgade accrochée en bordure du fleuve pour y faire la messe ou célébrer des mariages et des funérailles. Il y reste 14 jours. Pendant la moitié du mois, donc, aucun célébrant ne donne vie à l’église. Une situation qu’aimerait bien voir changer Rachel, qui souhaite la présence d’un prêtre en permanence dans son village. «Pour moi, avoir un curé dans ma communauté, c’est vital! J’ai reçu tous mes sacrements, du baptême au mariage et je veux tous les recevoir d’ici ma mort.»

Pour la fervente catholique, des funérailles chrétiennes et un enterrement dans le cimetière sont les souhaits de fin de vie les plus fondamentaux. «Si jamais on n’a plus de prêtre, qui va m’enterrer?», me questionne Rachel avec inquiétude.

Le chapelet cassé

Le chapelet cassé que tente de réparer la dévote lors de notre conversation est à l’image de sa communauté; brisée par un homme de Dieu qui aurait déshonoré la confiance que les Innus avaient placée en lui.

La communauté dans son ensemble a été agressée dans ce qu’elle avait de plus profond. L’église déserte, c’est le cœur du village qui est atteint.

Mais Rachel, elle, garde espoir que tout ira mieux. «La foi peut faire bien des miracles. Retiens ça!», me dit-elle en guise d’au revoir.