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Kleptocratie

Kleptocratie
AFP

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Aux États-Unis comme chez nous, avril est le mois des déclarations d’impôt. Depuis des décennies, chaque président américain a rendu sa déclaration publique, mais pas Donald Trump. Alors que le président se targue de renoncer à son salaire, ses entreprises engrangent des dizaines de millions de dollars directement liés à ses fonctions. Celui qui promettait de «nettoyer le marécage» a instauré une kleptocratie.

L’ambassade des Philippines à Washington vient d’annoncer que les célébrations de la fête nationale du pays dans la capitale américaine auront lieu au Trump International Hotel. Rien d’étonnant: les gouvernements étrangers et les lobbyistes qui veulent être dans les bonnes grâces de l’administration se bousculent pour dépenser des gros sous et se faire voir dans cet hôtel hors de prix dont les profits aboutissent dans les poches du président. Parce que la Constitution interdit explicitement les paiements de gouvernements étrangers à un président, Trump a promis de donner une partie des profits de l’hôtel au gouvernement fédéral, mais les montants en question sont soigneusement tenus secrets.

Des conflits d’intérêts à la tonne

Ce n’est qu’un exemple parmi des centaines où Donald Trump et sa famille tirent des bénéfices financiers directs et considérables de son poste de président. Un rapport récent de l’organisme Public Citizen chiffre à environ 15 millions $ le montant des dépenses connues d’organisations politiques dans les entreprises de Trump depuis 2015. Ce chiffre sous-estime sans doute le montant total. Au premier rang, bien sûr, viennent les campagnes politiques de Trump lui-même (la campagne de 2016 et celle de 2020), dont une grande partie des dépenses sont effectuées dans des propriétés qui portent son enseigne. De plus, chaque visite du président dans ses propriétés entraîne des dépenses considérables pour le Service secret et d’autres départements, qui s’ajoutent au profit de ces propriétés. Sans compter le fait que le président ne se gêne pas pour faire de la publicité gratuite pour ses propriétés à la moindre occasion.

Pour le club privé Mar-a-Lago, à Palm Beach, la présidence est un cadeau du ciel. Après l’élection, le prix du membership a doublé de 100 000 $ à 200 000 $ et les membres y dépensent des fortunes pour s’attirer les faveurs du patron. Selon les formulaires de revenus rendus publics par Trump en juin 2017 (qui ne montrent pas tout), les profits de son club floridien ont augmenté de plus de 8 millions $, ou 25%, par rapport à l’année précédente (voir ici). L’année qui vient sera fort probablement encore plus profitable.

Détournements de politiques

Tout au long du débat sur la réforme de la fiscalité, Donald Trump a répété à qui voulait l’entendre que sa famille et lui s’en tireraient avec des augmentations d’impôts, mais des analyses crédibles montrent que le président et sa famille bénéficieront de dizaines de millions de dollars de réductions d’impôts annuelles suite à la loi adoptée en décembre dernier, sans compter les économies potentielles de dizines, voire de centaines, de millions de dollars que réaliseront ses héritiers du fait de la réduction de l’impôt sur les successions. 

Dans presque tous les domaines, on peut noter que les politiques mises de l’avant par son administration visent à favoriser ses entreprises et celles des membres de sa famille. Qu’il s’agisse de réglementations qui affectent l’utilisation de l’eau par ses clubs de golf ou l’engagement de main-d’œuvre étrangère temporaire à bon marché pour ses propriétés, il n’est jamais très difficile de faire un lien direct entre les politiques réglementaires ou les déréglementations de l’administration Trump et les intérêts des entreprises de sa famille (voir ici). 

Le détournement de politiques en faveur des intérêts financiers de la famille du président touche aussi la politique étrangère et la politique commerciale. Par exemple, il est assez bien établi que le refroidissement des liens avec le Qatar, pays où les États-Unis ont une forte présence militaire, a suivi le refus de l’émir de l’endroit de contribuer au refinancement d’un édifice newyorkais appartenant au gendre du président, qui est un véritable gouffre financier (voir ici). Récemment, lorsque l’administration Trump a publié la liste des quelque 100 milliards $ d’importations de Chine qui seraient touchées par les tarifs punitifs, on a pris soin d’exclure les vêtements et autres produits fabriqués en Chine et vendus sous l’étiquette d’Ivanka Trump. (voir ici)

Les émules de Trump et son modèle

Avec un tel exemple à suivre, il n’est pas étonnant que les membres du cabinet et de l’entourage du président ne se gênent pas pour tirer des bénéfices de leur position. Par exemple, l’administrateur de l’Agence de protection de l’environnement, Scott Pruitt, est l’objet de nombreuses allégations d’utilisation des fonds publics à des fins privées, en plus de l’aubaine dont il bénéficie en louant à un prix dérisoire une chambre dans un condo de luxe appartenant à l’épouse d’un lobbyiste pour les intérêts pétroliers. Plusieurs autres ont déjà dû démissionner pour avoir abusé des fonds publics, comme l’ex-secrétaire à la Santé Tom Price, mais les milliardaires qui entourent le président et qui contribuent à façonner des politiques qui leur rapportent gros n’ont rien à craindre.

Évidemment, le modèle de kleptocrate que Donald Trump semble admirer mais n’arrivera sans doute jamais à égaler au chapitre de l’enrichissement personnel par le biais de la politique est Vladimir Poutine, dont la fortune personnelle dépasse sans doute de loin celle de son homologue américain (d'où, peut-être, l'étrange admiration que lui voue ce dernier). Trump n’arrivera sans doute jamais à ériger une kleptocratie aussi complète et aussi efficace que celle de son vis-à-vis du Kremlin, mais ce ne sera pas à défaut d’avoir essayé. Les exemples que je cite ici des profits que Trump et son entourage font avec la présidence ne sont que la pointe du proverbial iceberg. Ce n’est pas pour rien que le président évite soigneusement de révéler toutes les sources de revenu de ses entreprises.

Drainer le «marécage»

En attendant, ceux qui ont voté pour Donald Trump dans l’espoir de faire disparaître le «marécage» de la corruption et de redonner aux Américains ordinaires leur part du gâteau préfèrent regarder ailleurs. Bien sûr, la corruption existait avant l’arrivée de Trump et on rétorquera que bien des présidents avant Trump ont tiré des revenus confortables de la notoriété et de l’influence qui venaient avec leur position. Avec Trump, toutefois, les montants en cause sont plusieurs fois multipliés et ils deviennent si énormes que le commun des mortels arrive difficilement à se les représenter concrètement.

Finalement, la seule façon dont on peut peut-être affirmer que le président américain actuel a contribué à faire disparaître la corruption qui existait avant est que, si on compare les sommes encaissées par ses prédécesseurs avec celles qui sont en cause aujourd’hui, la corruption du passé paraît si petite qu’elle devient effectivement insignifiante. Si le marécage est en train de disparaître, c’est qu’il est noyé dans une mer.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM