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Y’a de la chicane dans la cabane

Manon Brisebois
Photo d'archives À part Manon Brisebois, les femmes attendent encore leur reconnaissance comme réalisatrices.

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Encore une fois le torchon brûle dans notre monde du film et de la télévision. Cette fois, les scénaristes, toujours frileux, ne s’en prennent pas aux réalisateurs, mais aux monteurs. Ce qui ne signifie pas pour autant que scénaristes et réalisateurs ont fumé le calumet de paix. Oh ! non...

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le métier, j’en donne les grandes lignes. L’auteur écrit un scénario que le réalisateur met en images. Le monteur choisit et assemble ces images et l’œuvre prend forme. C’est simple comme bonjour, mais dans la réalité, chacun tire la « couverte » de son bord pour le baptême de l’œuvre.

Le scénariste tient mordicus à ce qu’elle porte son nom. Le réalisateur aussi. Encore considéré comme le parent pauvre, le monteur réclame maintenant une part de paternité. Pour compliquer les choses, le producteur, parrain du nouveau-né, considère souvent qu’il est plus méritoire que les parents naturels et que, sans lui, l’enfant n’aurait pas vu le jour.

« DES TÊTES ENFLÉES » ?

Malgré les accalmies entre ces prétendants, la chicane finit toujours par reprendre. Cette fois, ce sont les scénaristes Joanne Arseneau (Faits divers), Nicole Bélanger (Les rois mongols) et Marie Vien (La passion d’Augustine) qui montent au créneau contre les monteurs. Joanne, qui n’a pas la langue dans sa poche, a même traité les monteurs de « têtes enflées ».

Pour l’instant, seul le quotidien Le Devoir a consacré deux longs papiers à cette déclaration de guerre, mais comme la mèche a été allumée par trois femmes scénaristes, le conflit ne devrait pas tarder à enflammer toute notre petite planète.

Quand j’ai commencé à écrire pour la télévision, le public attribuait tout le mérite de l’œuvre à l’auteur. Pour la bonne raison que si Roger Lemelin, Gratien Gélinas, Jovette Bernier ou Germaine Guèvremont étaient des auteurs connus, des réalisateurs comme Louis-Georges Carrier, Yvon Trudel et Jean-Paul Fugère étaient d’illustres inconnus. À l’ONF, où on faisait des films, on ne connaissait que les réalisateurs parce qu’ils étaient tous des hommes-orchestres.

RÉALISATRICES EN ATTENTE

Petit à petit, les réalisateurs ont pris du poil de la bête. Tellement qu’on ne se rappelle même pas les noms des scénaristes des films de Jean Beaudin, de Gilles Carle ou de Michel Brault. Il y a déjà longtemps que les Jean-Marc Vallée, Denis Villeneuve, Micheline Lanctot ou Christian Duguay ont relégué dans l’ombre les noms de leurs scénaristes. Ils occupent seuls le devant de la scène.

À la télévision, il a fallu un demi-siècle pour que les réalisateurs prennent la place qu’ils occupent aujourd’hui. On sait désormais qui sont Sylvain Archambault, Podz, Éric Canuel ou Jean-Philippe Duval, mais à part Manon Brisebois (connue uniquement parce qu’elle pèse sur le « piton » de Tout le monde en parle), les femmes attendent encore leur reconnaissance comme réalisatrices.

Je ne veux pas mettre d’huile sur le feu, mais dans cette lutte pour la reconnaissance, les monteurs restent méconnus, même si leur apport à une œuvre audiovisuelle est indispensable. En documentaire, le travail du monteur est souvent plus important que celui du réalisateur.

Je mets mes lecteurs au défi de nommer le monteur ou la monteuse de n’importe laquelle de nos séries ou de nos films. Voilà pourquoi j’ai beaucoup de mal à comprendre qu’on puisse les traiter de « têtes enflées » !