/opinion/blogs/columnists
Navigation

Les souverainistes pour une province bilingue

Jean Francois Lisee
Photo Simon Clark, Agence QMI

Coup d'oeil sur cet article

Quand une nation se décompose, tous participent à sa déconstruction, même ceux qui ont pour mission historique de la défendre. On vient encore de le voir avec le ralliement enthousiaste de Jean-François Lisée, le chef du PQ, c’est-à-dire le chef du parti souverainiste, c’est-à-dire le chef du parti nationaliste, à l’idée d’organiser un débat en anglais lors des prochaines élections. C’est lui le premier à avoir dit oui au consortium médiatique anglophone qui le proposait. Avant les fédéralistes trudeauisés du PLQ! On peut comprendre ces derniers de soutenir cette idée: leur objectif, c’est d’intégrer parfaitement le Québec au système canadien. Mais on croyait que les souverainistes voulaient faire du Québec un pays français. Apparemment non. Ou du moins, ils ne savent plus ce que cela veut dire. Eux-aussi, ils se plaisent dans une province bilingue. Les autres partis ont suivi. Appelons-ça du suivisme inclusif.

Il ne faut pas sous-estimer la portée symbolique de ce ralliement. Le débat des chefs est le moment où les leaders politiques débattent ouvertement de l’avenir de la nation. C’est un rituel essentiel. Depuis plus de cinquante ans, le Québec a cherché à se construire autour d’un principe fort: le français est notre seule langue officielle. C’est à cette condition que le français pourra non seulement survivre mais s’affirmer en Amérique du nord. Chez nous, le français ne peut pas être une langue sur deux. C’est pourtant à cette idée que vient de se rallier pratiquement Lisée en acceptant la tenue d’un débat des chefs en anglais. Au moment où la francisation des immigrants est plus difficile que jamais, les souverainistes doivent-ils vraiment envoyer le signal que le français est optionnel au Québec? J’entends certains militants zélés, occupés à défendre leur chef, dire qu’un tel débat n’enlève rien au français. Bien sûr que si: cela lui retire son privilège symbolique et crée un précédent sur lequel il sera difficile de revenir, même s’il le faudra.

J’imagine à l’avance la scène. Comme quatre beaux comédiens, nos chefs vont se parler anglais entre eux, pour un électorat qui vote de manière soviétique pour le fédéralisme et qui ne changera pas d’avis, quoi qu’en disent ceux qui spéculent sur la colère des anglos. J’essaie de comprendre le ralliement du chef péquiste à cette proposition. S’agit-il d’une manœuvre relevant de la stratégie supérieure? On peut-être plus sévère. Jean-François Lisée aime faire le malin: c’est un de ses travers. Veut-il faire le malin cette fois encore en prouvant à tout le monde qu’il parle mieux anglais que François Legault, qui s’est lui aussi rallié à ce débat, soit dit en passant. Le chef du PQ vient de faire céder une digue symbolique essentielle. Comment ne pas être déçu qu’un homme aussi intelligent, qui ne peut pas ne pas comprendre la signification de son geste, se rallie à cette proposition qui engage la conversion du Québec à un bilinguisme de plus en plus officiel?

Camille Laurin doit se retourner dans ta tombe et se demander si quelqu’un au Québec comprend encore l’esprit de la loi 101. À quoi servent les souverainistes s’ils ne peuvent même pas comprendre quelque chose d’aussi élémentaire que le Québec français? On ne cesse de nous vanter le bilinguisme admirable de la minorité anglaise et de nous rappeler que 94% des Québécois comprennent le français. On est donc en droit de croire qu’elle peut parfaitement comprendre un débat en français. Faut-il dès lors voir dans ce désir d’un débat en anglais une revendication politique, pour marquer un changement dans le rapport de forces entre les langues? Le PQ et la CAQ s’imaginent-ils vraiment que les anglophones votent PLQ parce qu’ils n’ont jamais pu entendre leurs arguments respectifs? Il faut plutôt voir dans leur conversion au Québec bilingue une forme de soumission de la part de nationalistes en carton-pâte qui ne sont plus capables de résister à ceux qui se réclament de «l’ouverture» et de la «diversité».

Manifestement, l’histoire du souverainisme québécois se dirige vers une triste fin. Le philosophe Christian Saint-Germain a soutenu ces dernières années dans trois opuscules explosifs et particulièrement subversifs (Le bluff québécois en 2015, Le mal du Québec en 2016 et Naître colonisés en Amérique en 2017) que le Parti Québécois était le principal adversaire de l’indépendance et du nationalisme québécois. Il soutenait que le PQ, loin de dynamiser le nationalisme québécois, le neutralisait et l’asséchait : loin de servir la patrie, il la desservirait. Je l’ai toujours trouvé excessif et injuste même si je trouvais aussi qu’il posait de bonnes questions: on ne saurait réduire l’aventure souverainiste à une mauvaise comédie politique. Mais aujourd’hui, j’ai terriblement envie de relire ses trois livres. Sans nous convaincre intégralement, ils ont quelque chose à nous apprendre.