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Histoire de Fest

Head up your ass

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Ce qu’il y a de bien avec les festivals d’humour, c’est qu’ils arrivent à nous faire rigoler même quand ils ne sont pas en activité.

Parce qu’ils sont amusants ou ridicules? Je peine à trancher quant à l’émotion que j’ai ressentie en apprenant que le ComediHa Fest (CHF) de Québec avait déposé une requête pour forcer le Grand Montréal Comédie Fest (GMCF) à changer sa dénomination. Paraît que c’est trop pareil. Les noms de domaine des sites internet des deux entités sont en effet très similaires. (comediHafest.com et comedifest.com)

En mars, CHF avait fait parvenir une mise en demeure à GMCF pour lui demander de revoir son appellation. L’organisation du nouveau festival qui veut supplanter Juste pour rire a refusé net.

En gros, deux festivals qui vont proposer à peu près la même affaire se querellent pour pouvoir utiliser le même mauvais nom, en anglais.

Ou plutôt, pas tout à fait de l’anglais. Un mélange de mots en français et en anglais, qui ne veulent pas dire grand-chose mis ensemble. Ça fait chic.

C’est pour attirer les Américains. Et qu’ils viennent voir les quelques spectacles en anglais dans notre programmation essentiellement en français, qui sera fréquentée et financée essentiellement par des gens qui parlent français. Fait qu’on va le dire en anglais.

Vous me suivez?

La subvention de Dominique Anglade n’en viendra que plus rapidement...

Se conformer

J’ai tranché. C’est ridicule. On pense se démarquer en utilisant le franglais et on se surprend ensuite qu’on soit rendus tous pareils. Ça se chicane pour avoir le même nom générique.

Parce qu’ils ne sont pas tout seuls, en plus. À Montréal, en humour, il y a aussi le Zoofest et le Dr Mobilo Aquafest. Comme c’est original et créatif.

Bref, on croit être en train de sortir du lot, mais on se trouve en fait à se conformer à des standards déjà établis. Par soumission mentale ou obéissance aux injonctions de notre temps.

Parce que c’est loin de s’arrêter là. Pensez à toutes ces semaines thématiques que les restaurateurs ont créées pour remplir les creux entre les saisons. La Burger Week. La Poutine Week. La Cheese Week. À Québec, on a aussi la Québec Bacon Fest.

C’est tellement bancal. Les personnes à l’origine de ces initiatives n’ont pas l’air de comprendre que le mot d’appel dans le nom de leur activité, c’est «fromage». Pas «week». Ta poutine, elle va goûter aussi bon et les gens vont avoir autant envie de la manger même si ça se passe dans le cadre d’un événement qui s’appelle «la semaine de la poutine».

«Ouais, mais tu comprends pas! Ça se passe aussi dans les restaurants de Toronto, pis on en fait des hashtags pour les réseaux sociaux, comme #burgerweek. C’est mieux pour la promo!»

À ça, je réponds que si tu considères que la langue et les codes avec lesquels tu t’exprimes doivent désormais être définis par les standards déterminés par les entreprises de la Silicon Valley, t’es rendu à un degré de colonisation assez avancé dans ton occiput. Prochaine étape, tu te fais poser une sonde par des extraterrestres.

Ce qui nous distingue

Qu’on veuille communiquer avec le monde, j’en suis. Mais pourquoi conserver le même langage quand on discute entre nous?

«Mais Claude, y a ça aussi. Si on veut attirer les touristes, les Américains, faut bien leur parler pour qu’ils nous comprennent!»

Coudonc, les prenez-vous pour des demeurés, les gens à qui vous voulez vendre votre billet de spectacle ou votre bacon? Vous souvenez-vous que la première fois de votre vie où vous avez vu le mot anglais «fest», vous avez assez intuitivement compris que ça voulait dire «fête»? Pensez-vous que les Anglos sont trop caves pour comprendre ce que veut dire le mot «festival»? Au pire, il est utilisé en anglais aussi!

Ben non. On continue de penser que si quelqu’un qui s’intéresse assez à notre culture pour venir la découvrir ici se présente dans un commerce et se fait simplement offrir un «bonjour!» sans qu’il ne soit accompagné d’un «hi», soit il va tomber en choc vagal et se mettre à avoir des convulsions, soit il va prendre ses jambes à son cou parce qu’il n’aura pas compris ce qu’on lui disait. Il va sans doute repartir chez lui, en se disant qu’on est tous des fascistes.

Aucune chance qu’il comprenne et qu’il trouve même ça charmant, un peu comme vous la première fois où on vous a lancé un «holà!» dans votre tout-inclus. (Vous pourrez essayer Berlin, aussi. Là-bas, ils disent «Hallo!». Vous devriez être correct...)

Une langue plate

Je le sais que les gens trouvent ça fatigant quand on fait ce genre de rappel à l’ordre. On a l’air de faire du chichi, de vouloir jouer à la guerre linguistique et de compliquer la vie des gens en les empêchant de faire ce qu’ils font spontanément et sans arrière-pensées politiques. Puis, c’est donc bien tannant de continuer à parler une langue qu’il faut toujours défendre et soigner.

Et c’est justement ça le problème. Ça démontre où se situe le français dans notre univers mental. C’est une langue qu’on trouve plate, une langue qui ne vend pas, une langue encombrante, une langue qui n’a pas de punch. Comme Elvis Gratton et son «think big» ou M. Jourdain qui se rend compte qu’il fait de la prose, on a donc l’impression d’être plus intéressant quand on le dit en anglais!

Pire encore, ça nous donne le sentiment d’être ouverts sur le monde, alors que c’est un point de vue tellement québécois, le nez collé sur la bande, que de penser ça. Vu d’ici, c’est vrai que ce qui rend Montréal différente du reste du Québec, c’est son bilinguisme. Mais vu du reste du Canada, de l’ensemble de l’Amérique du Nord ou même du monde, c’est notre visage français qui nous rend différents, spéciaux et intéressants. C’est ça qui est «funky», pour utiliser un terme qui vous parle.

Mais de ça, personne ne s’en rend compte. On préfère se poursuivre pour pouvoir utiliser les mêmes termes anglais génériques, les mêmes mots qui nous aplanissent. On pense que c’est donc branché et créatif de faire ça, alors que c’est précisément le contraire. C’est du quétainisme du plus haut niveau.

Cette paire de Fest qui s’obstine pour avoir le même nom plate n’est donc pas responsable du recul du français, mais elle en est un éloquent symptôme.

Alors moi, je suis tanné. Tout le monde se sacre de protéger le français et personne n’a envie de le célébrer? C’est bien. Moi, je ne vois pas pourquoi j’achèterais des billets pour vos spectacles ou que j’irais manger vos hamburgers que vous me vendez en anglais.

Quand vous me parlerez dans ma langue, je reconsidérerai. Dans le fond, je ne suis pas pire que ce que vous pensez des anglos...