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Les angles morts

Caméra à la place du rétroviseur central

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Depuis le début du mois de mai, les nouvelles en éducation ont provoqué une avalanche d’avis insignifiants. Tout le monde a son mot à dire. Tous ont une hypothèse. Encore une fois, les opinions diversifiées des «experts» de l'éducation ont démontré les connaissances limitées de plusieurs individus. 

Aujourd’hui, question de changer le mal de place, je vous propose une excellente analyse de Marc St-Pierre* (que je remercie sincèrement d’ailleurs):

«Il y a des faits, des données, qui pourraient en partie, sans les justifier, expliquer les déboires du système scolaire québécois, tels que décrits dans l’actualité récente, et corollairement, expliquer les succès des élèves ontariens. Mais selon nos croyances ou nos appartenances politiques, on préférerait ne pas voir ces faits ou considérer ces données. On préférera les occulter, les maintenir dans un angle mort, inaccessibles au regard.

Premier angle mort

On a récemment pu lire qu’une nouvelle étude plaçait une fois de plus les jeunes Québécois de 2e secondaire parmi les meilleurs au Canada en sciences et en mathématiques (d’autres études, internationales celles-là, les placent régulièrement dans le peloton de tête dans ces mêmes disciplines). Le temps des réjouissances aura toutefois été de courte durée, puisque peu après, une étude de l’Institut du Québec situait nos élèves au bas de l’échelle canadienne pour ce qui a trait au décrochage scolaire, l’obtention d’un diplôme dans les temps requis et les écarts entre garçons et filles. La seconde nouvelle aura pris toute la place, nous évitant d’essayer de comprendre, en partie du moins, pourquoi nos élèves réussissent si bien à l’international et dans certaines épreuves nationales, mais, paradoxalement, peinent à obtenir un diplôme.

Que se passerait-il avec les taux de diplomation des jeunes Québécois si, pour les quatre dernières années du secondaire, nous réduisions leur temps de classe de 10 %? Si pendant ces quatre années ils suivaient 3300 heures de cours au lieu des 3600 actuelles?  S’ils pouvaient avoir des horaires allégés en ajoutant des cours à certaines étapes ou en les suivant en été, pour se dégager du temps à d’autres moments? Si on leur demandait pour obtenir leur diplôme de réussir 30 cours entre la 9e et la 12e année, et que parmi ceux-ci, 14 pouvaient être des stages en milieu de travail? Si au lieu de leur faire subir une série d’examens ministériels qui comptent pour 50 % de leurs notes en français, en mathématiques, en anglais, en sciences et en histoire de 4e et 5e secondaire, on n’imposait qu’une seule épreuve obligatoire pour obtenir son diplôme, soit en langue maternelle? Si au lieu de leur faire reprendre en totalité un cours échoué, on ne leur faisait reprendre que la partie avec laquelle ils ont eu de la difficulté?

Si on assouplissait à ce point nos règles de sanction, y aurait-il fort à parier que plus d’élèves diplômeraient dans les temps requis? Que plus de garçons persévéreraient? Y aurait-il également fort à parier qu’on crierait au nivellement par le bas, même si plus de souplesse n’est pas forcément synonyme de diminution des exigences? Alors voilà, il s’agit pourtant là du régime actuel de sanction des études chez nos voisins ontariens dont les taux de diplomation nous mettent à la gêne. Nos élèves semblent avoir moins de difficulté à bien réussir des tests internationaux qu’à composer avec la rigidité de nos règles de sanction.

Second angle mort

L’année scolaire débute, vous accueillez vos 30 nouveaux élèves de 1re secondaire. À la dernière minute, on vous soutire vos dix meilleurs pour les remplacer par des élèves moyens et faibles. Quel impact cela aurait-il sur votre enseignement, sur la réussite de tous les élèves de votre groupe? Sur la distribution de votre attention? Sur le soutien supplémentaire que vous devrez accorder à une plus grande proportion d’élèves qui en ont besoin? Sur le nombre d’heures additionnelles que vous devrez consacrer à la réalisation et à l’évaluation de plans d’intervention? L’année ne sera facile pour personne, et globalement, les résultats seront à la baisse pour tous ou presque. Cela est soutenu par des données de recherche.

Et c’est la réalité de tous les enseignants de 1re secondaire de pratiquement toutes les écoles publiques de Montréal. Pourquoi? Parce qu’on finance l’école privée plus que partout ailleurs au Canada, et qu’en plus de la financer avec de l’argent public, on lui permet de sélectionner sa clientèle, à la fois sur la base des résultats et sur la capacité de payer des parents. Et parce que la façon dont on a répondu à cet exode, c’est en sélectionnant parmi ceux qui restent au public, en créant des programmes particuliers sélectifs.

Pourtant on sait que la ségrégation contribue à la détermination sociale des résultats scolaires et de la diplomation en creusant les écarts de réussite en fonction des milieux d’origine. Ne pas considérer cela pour expliquer en partie les succès du système scolaire ontarien et nos propres déboires est de l’aveuglement volontaire. En Ontario, 95 % des élèves fréquentent l’école publique. Au lieu de retirer 10 élèves parmi les meilleurs des classes du secondaire public en début d’année, on n’en ponctionne qu’un et demi en moyenne, sept fois moins que dans nos principales villes. Et cela ne ferait pas de différence pour tous les élèves? Vous connaissez l’histoire de ce fier Québécois qui voulait trouver en Finlande une école privée pour inscrire ses enfants? Il paraît qu’il cherche encore...

Troisième angle mort

La publication du rapport de l’Institut du Québec a forcé les comparaisons avec l’Ontario qui diplôme dans les temps requis 85 % de ses élèves. Des voix se sont élevées, à raison d’ailleurs, réclamant de miser davantage sur ce qui a permis d’augmenter de façon significative la réussite scolaire à l’ouest de la rivière des Outaouais. Bon, évidemment, on a évité de parler du régime de sanction des études. À quelques exceptions près, on a minimisé l’impact du financement du privé. Par ailleurs, on voudrait ici aussi des maternelles 4 ans, l’école obligatoire jusqu’à 18 ans, un ordre professionnel pour les enseignants, un institut d’excellence en éducation, des méthodes et des programmes d’enseignement efficaces, soutenus par le recherche.

Si on vante à raison les impacts positifs de la réforme ontarienne, on oublie trop souvent, tout le temps même, de nommer le rôle déterminant qui y a été tenu par les conseils scolaires qui sont l’équivalent de nos commissions scolaires. Cette réforme auréolée de succès a été tenue à bout de bras par ces conseils. Et de ça, on parle très peu ou pas du tout. Ce serait possiblement gênant pour les tenants de l’abolition des commissions scolaires au Québec d’admettre cela, car cela est un fait.

Bref, quand on est peut-être prêt à nier que la terre tourne autour du soleil si ça devait augmenter nos chances de gagner une élection, on ne s’embarrasse pas de faits et de données probantes. On garde tout cela dans l’angle mort en souhaitant que l’électorat fasse de même.»

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*Qui est Marc St-Pierre? Pour faire sa connaissance, suivez ce lien : MSP