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Profs surchargés, horaires allégés

Dans certaines commissions scolaires, près d’un prof sur deux au primaire réduit son horaire à ses frais

L’enseignante Chantalle Couture a choisi de réduire son horaire pour avoir une meilleure qualité de vie. Elle est « reconnaissante » envers la Commission scolaire Beauce-Etchemin, qui lui permet d’avoir un horaire réduit. 
Photo Jean-François Desgagnés L’enseignante Chantalle Couture a choisi de réduire son horaire pour avoir une meilleure qualité de vie. Elle est « reconnaissante » envers la Commission scolaire Beauce-Etchemin, qui lui permet d’avoir un horaire réduit. 

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Les enseignants sont de plus en plus nombreux à réduire leur horaire de travail à leur frais, plusieurs se disant surchargés. Ce phénomène est en hausse dans plusieurs commissions scolaires, où jusqu’à un prof sur deux opte pour un horaire allégé, a appris Le Journal.

Dans le jargon du réseau scolaire, il s’agit de profs qui sont en «réduction de tâche volontaire». Dans plusieurs cas, ces enseignants réduisent de 10% ou 20% leur horaire de travail, si bien qu’ils sont absents une journée par cycle ou par semaine.

Le phénomène est beaucoup plus marqué au primaire qu’au secondaire, selon les chiffres obtenus à la suite de demandes d’accès à l’information dans les 69 commissions scolaires de la province.

Pour plusieurs enseignants comme Annick Desroches, ces congés sans solde leur permettent de reprendre leur souffle afin d’éviter le burn-out. «Ça m’a probablement sauvé d’un épuisement professionnel», lance une autre prof, Chantalle Couture, qui a fait ce choix pour avoir «une meilleure qualité de vie».

Plusieurs enseignants ont aussi expliqué au Journal que cette journée de congé à leur frais leur permet de faire de la correction et de la planification afin de se maintenir «à flot».

À la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), sa présidente Josée Scalabrini affirme que la hausse observée s’explique par l’augmentation de la tâche des enseignants, qui s’est alourdie au fil des ans avec l’intégration des élèves à besoins particuliers dans les classes ordinaires. «La journée de congé, ça devient une question de survie», lance-t-elle.

Jusqu’à un prof sur deux

La situation varie d’une commission scolaire à l’autre (voir encadré), mais à la commission scolaire du Lac-Témiscamingue, jusqu’à un enseignant sur deux au primaire réduit son horaire de travail à ses frais.

Les raisons sont multiples, affirme sa directrice des ressources humaines, Josée Beaulé. «Des enseignantes font ce choix pour avoir plus de temps pour faire leur préparation, pour avoir une tâche un peu moins lourde. C’est une raison qu’on a souvent entendue. Mais ce n’est pas la seule. Parfois, c’est un choix de vie», affirme-t-elle.

Du côté de la commission scolaire de Portneuf, où la proportion d’enseignants en réduction de tâche a doublé en dix ans, la hausse s’explique par la volonté de faire de la conciliation famille-travail, affirme sa secrétaire générale Monique Deslisle : «On a davantage de jeunes profs et ce sont eux souvent qui demandent un allègement de tâche.»

À la commission scolaire de Beauce-Etchemin, où 46% des enseignants du primaire ont un horaire allégé, le directeur des ressources humaines estime qu’il s’agit d’une pratique «gagnante pour le monde». Les enseignants qui y ont recours peuvent concilier famille et travail tout en évitant «l’essoufflement», alors que ceux qui les remplacent acquièrent de l’expérience en classe dans un contexte plus stable que lors de suppléances, explique Pascal Lamontagne.

Des restrictions à cause de la pénurie?

Les règles qui encadrent les réductions de tâche varient d’une commission scolaire à l’autre. Quelques-unes ont commencé à refuser ce type de demandes, en raison de la pénurie d’enseignants dans certaines régions, ou songent à le faire. Mais là où la pratique est bien implantée, comme en Beauce, on espère la maintenir malgré les difficultés de recrutement. «Si on ne le permet plus, ce sera quoi l’impact sur l’invalidité et l’absentéisme?» lance M. Lamontagne.
 

Trois profs au quotidien

 

Le Journal vous présente les témoignages de trois enseignantes, qui expliquent pourquoi elles ont décidé de réduire leur horaire de travail :

Pour l’enseignante Annick Desroches, la journée à la maison qu’elle se permet une fois aux deux semaines est une question de survie.

Annick Desroches enseigne depuis plus de dix ans dans une classe pour les élèves qui ont des difficultés graves d’apprentissages, dans une école primaire de la Montérégie. Devant elle chaque jour, 11 enfants qui ont tous leurs particularités et leurs défis, allant d’une déficience intellectuelle légère à des problèmes d’anxiété, en passant par des troubles de comportements et d’attachement.

Dans sa classe, tous les élèves ont un programme d’apprentissage individualisé, qui varie de la première à la cinquième année, selon le niveau de chacun. «C’est extrêmement lourd», lance-t-elle. À un point tel que cette enseignante d’expérience préfère rentrer travailler même si elle est malade plutôt que de devoir préparer une planification de classe détaillée pour une suppléante.

Même si Annick Desroches a choisi de travailler auprès de cette clientèle, l’énergie n’y est plus, raconte-t-elle. Il y a deux ans, elle a réduit sa tâche – et son salaire – de 10% pour ne pas y laisser sa peau.

«Au début, on sort de l’université, on est plein de bonnes intentions, on fait plein de projets. Au fil du temps, la fatigue s’installe, c’est sournois et ça nous effrite. Je revenais de travailler et je n’étais même pas capable de faire à souper. J’ai une fille, j’avais de la misère à m’occuper d’elle. Dans mon cas à moi, ce n’est pas une journée de congé pour faire de la correction, c’est une journée de convalescence. Et si je pouvais me le permettre financièrement, je prendrais jusqu’à une journée par semaine à mes frais.»

Au fil des ans, Mme Desroches a notamment vécu «des scènes de violences traumatisantes», qui l’ont forcé à maîtriser physiquement un élève. «Quand on est obligé de faire de la contention chez un enfant, des fois, ça prendre deux ou trois jours pour s’en remettre», dit-elle. Elle a aussi reçu des menaces de mort.

Selon Mme Desroches, la profession d’enseignant est de plus en plus difficile. «Les parents sont de plus en plus exigeants, ils nous demandent des comptes à rendre, on a des tâches de secrétariat qui nous sont rajoutées... Et à notre école, il n’y a pas de stabilité de personnel, il y a un gros roulement. Chaque année, c’est toujours à recommencer.»

Cette enseignante est loin d’être la seule à avoir choisi de réduire son horaire pour alléger son quotidien. Dans son école, le tiers de ses collègues sont dans la même situation.

Or avec la pénurie d’enseignants qui sévit dans certains secteurs, un nombre croissant d’enseignants pourraient se faire refuser des demandes de réductions de tâches au cours des prochaines années.

Mme Desroches a déjà été avisée que son horaire réduit pourrait ne pas lui être accordé l’an prochain, à cause des difficultés de recrutement.

Les 10 commissions scolaires où les profs réduisent le plus leur horaire

► Commission scolaire du Lac-Témiscamingue

Abitibi-Témiscamingue

  • 52 % des enseignants du primaire
  • 35 % il y a 10 ans

► Commission scolaire des Hauts-Cantons

Estrie

  • 46 % des enseignants du primaire
  • 48 % il y a 10 ans

► Commission scolaire Beauce-Etchemin

Beauce

  • 41 % des enseignants du primaire
  • 32 %il y a 10 ans

► Commission scolaire des Monts-et-Marées

Bas-Saint-Laurent

  • 41 % des enseignants
  • 40 % il y a 10 ans

► Commission scolaire des Découvreurs

Capitale-Nationale

  • 35 % des enseignants du primaire
  • 28 % il y a 10 ans

► Commission scolaire des Grandes-Seigneuries

Montérégie

  • 30 % des enseignants,
  • 27% il y a 10 ans

► Commission scolaire de Portneuf

Capitale-Nationale

  • 33% des enseignants
  • 18% il y a 10 ans

► Commission scolaire de la Côte-du-Sud

Chaudière-Appalaches

  • 28% des enseignants
  • 15% il y a 10 ans

► Commission scolaire du Fleuve-et-des-Lacs

Bas-St-Laurent

  • 27% des enseignants
  • 16% il y a 10 ans

► Commission scolaire des Premières-Seigneuries

Capitale-Nationale

  • 26% des enseignants
  • 18% il y a 10 ans