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De l’utilité de la littérature

<b><i>La leçon de Rosalinde</i></b><br />
Mustapha Fahmi<br />
Éditions La Peuplade
Photo courtoisie La leçon de Rosalinde
Mustapha Fahmi
Éditions La Peuplade

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Nous sommes tous préoccupés, à divers degrés et à divers moments de notre vie, par le besoin de nous surpasser. C’est ce qui nous distingue des autres espèces vivantes, c’est aussi une façon de nous distinguer des autres tout en apprenant d’eux. C’est cette interaction qui rend la vie intéressante. Devoir et réciprocité entre tous les humains. C’est ainsi que nous permettrons au monde d’habiter en nous et nous en lui.

Mais alors, demande le professeur et spécialiste de Shakespeare Mustapha Fahmi, dans le livre La leçon de Rosalinde, est-il nécessaire d’être vertueux pour passer à travers les embûches de la vie moderne ? Pas vraiment, répond-il en appelant à la barre le philosophe Nietzsche, « il faut regrouper ses qualités et ses défauts dans un ensemble cohérent, dans un style. Un style réussi peut conférer du charme à nos défauts et les rendre aussi attrayants que nos qualités ».

Nous sommes des êtres de désir et trop souvent nous oublions que le but de la vie, c’est d’être joyeux. Une joie qui est aux antipodes de la confrontation avec la tristesse. Et cela passe par la reconnaissance et le respect, deux valeurs qui se perdent aujourd’hui dans notre société de plus en plus artificielle, mais qui se prétend plus humaniste que jamais. Le professeur rappelle alors un moment de la pièce Le Roi Lear, de Shakespeare, où le vieux monarque déchu, se met à nu devant un gueux rencontré par hasard, « nu, sale et tremblant de froid », afin de se mettre à la hauteur de ce que vivent « les négligés de son règne ». Pour le professeur, il s’agit là d’un geste hautement symbolique de reconnaissance. Et ce faisant, c’est aussi reconnaître sa propre souffrance. « La vraie reconnaissance, dit-il, est une mise à nu devant la souffrance des autres. »

Les passages sur l’amour sont particulièrement savoureux. Appelant de nouveau Shakespeare à la rescousse, il souligne comment le grand dramaturge était préoccupé par la beauté de ses héroïnes sans jamais les décrire. La beauté qui traverse les époques et les modes. Car ce qui prime, c’est ce qu’éprouve celui qui la contemple, c’est sa dimension subjective. Le contraire consisterait à emprisonner la beauté, « l’exposer au regard changeant, et souvent moqueur, du temps ».

Et les passages sur l’éducation nous permettent de prendre la vraie dimension du philosophe professeur. Pourquoi étudier la littérature ? questionne-t-il. On ne pose pas la même question à quelqu’un qui se dispose à étudier la médecine, cela va de soi. Mais la littérature ? La poésie ? Alors Fahmi raconte l’histoire des contes des Mille et une nuits et de Shéhérazade qui, grâce à ses histoires inventées, a réussi à sauver sa peau, mais aussi à transformer le méchant roi assassin en une personne meilleure. L’auteur en profite pour asséner quelques remarques judicieuses à ces professeurs de littérature qui ne se préoccupent guère de la diminution des inscriptions dans les programmes de littérature. « En fait, aussi longtemps qu’ils pourront publier, participer à des colloques spécialisés et obtenir des subventions de recherche, ils seront contents d’eux-mêmes et satisfaits de leur carrière. » On voudrait des noms, de la part de ce professeur de littérature anglaise à l’Université du Québec à Chicoutimi.

Plein d’audace

Ce petit livre sans prétention, mais plein d’audace, est comme une oasis au milieu des autres terres où se cultivent la mauvaise foi et le cynisme, deux mauvaises herbes propres à notre époque.

Il faut faire preuve d’imagination pour aimer, nous incite le spécialiste de Shakespeare. Nous en sommes désormais conscients. Et on est porté à répéter, après un autre grand dramaturge, Michel Garneau, « j’aime la littérature, elle est utile ».