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L’autre vie

Car on asphalt road in summer
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À 20 ans, j’ai décidé de quitter le Saguenay pour m’établir à Montréal et pour devenir humoriste. Un mélange d’insouciance et de détermination. Ça fait 13 ans de cela et je n’ai jamais regretté. Mais, fréquemment, je me demande ce qui se serait passé si j’avais décidé de rester au royaume du bleuet?

J’aurais sûrement pris des cours pour devenir conseiller financier et ainsi prendre le relais de la compagnie de mon père qu’il a passé sa vie à créer. Une job payante où j’aurais pu me servir de mes aptitudes de vendeur.

Probablement que lors des premières années, j’aurais continué de faire de l’improvisation, question de nourrir l’artiste en moi. Après un certain temps, je m’en serais lassé. Trop préoccupé par le boulot et la pression du quotidien pour avoir envie de personnifier un elfe dans un bar devant 12 personnes.

Après quelques relations non fructueuse, j’aurais finalement rencontré une fille pour moi. Une enseignante, probablement. Ma femme est enseignante et elle est super, pourquoi changer une formule gagnante?

Après avoir acheté une maison dans le quartier des écrivains ou du domaine du roi, près de la maison de mon enfance, j’aurais moi-même fondé une famille. Deux, trois ou quatre enfants, je ne sais pas, mais assurément quelques-uns.

J’irais jouer au golf avec mon père pendant que ma mère est à la maison pour jouer avec les petits. J’irais prendre une bière à la Voie Maltée avec d'anciens collègues d’impro, question de se rappeler le match que nous avions gagné dans un tournoi il y a de cela si longtemps.

Je retournerais chez moi dans mon pick-up. Après plusieurs années de travail acharné, mes amis auraient fini par me convaincre que j’en ai besoin parce que j’ai un petit chalet au Lac Bouchette.

Les années passeraient tranquillement, mais aussi très rapidement. Parfois, pendant un mariage ou une conférence, je prendrais le micro et je ferais quelques blagues. Les gens me diraient qu’ils me trouvent drôle et, intérieurement, je me dirais que si j’avais quitté la région pour Montréal j’aurais peut-être pu devenir humoriste. Au même moment, je regarderais ma famille, tout ce que j’ai et je me dirais que j’ai pas à me plaindre, que j’ai tout pour être heureux .

Plus tard, quand mes enfants seraient sur le point de quitter la maison, ma fille ou mon fils viendrait m’annoncer, l’estomac noué, qu’il veut devenir humoriste. Un petit sourire se dessinerait sur mon visage en me disant avec fierté que c'est sûrement un peu à cause de moi que mon enfant veut faire de l’humour son métier

Je l’aiderais, je le supporterais et j'irais le voir en spectacle pour lui montrer combien je le trouve bon.

Je l’admirerais avec fierté et un peu d’envie. Malgré la vie heureuse que je me serais construite, il y aurait toujours une partie de moi qui se serait demandé: "Qu’est-ce qui ce serait passé si j’étais parti?"