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Le jour où j'ai compris que mon enfant était différent

Le jour où j'ai compris que mon enfant était différent
http://www.storytrender.com/3904/man-bullied-vitiligo-defied-haters-become-magazine-model/

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Mon fils a des taches. Il a des taches de dépigmentation de la peau. Tout porte à croire qu’il souffre de vitiligo. On patiente toujours pour avoir la chance d’un rendez-vous avec un dermatologue, mais en attendant la semaine des quatre jeudis, tous les indices mènent à cette conclusion.

 

Pis ça me fait royalement suer. Pourquoi?

Ça m’expose à mes plus grandes phobies, en tant qu’adulte et en tant qu’humaine.

Le monde peut être chien. Le monde peut être cruel. Pis le monde peut être ben maladroit aussi. Comme ce monsieur, l’autre jour, à la crémerie qui lui a demandé en riant s’il s’était fait bronzer avec ses lunettes de ski.

Tsé, il voulait pas mal faire, mais mon gars, lui, il a compris que les taches autour des yeux étaient assez apparentes pour qu’un parfait inconnu lui en parle en attendant sa crème à glace.

Comme l’autre, qui lui a dit qu’il avait un masque de raton laveur à l’envers.

Comme moi, quand je pensais encore que ça allait partir avec des crèmes antifongiques, pis que je l’appelais mon bébé léopard.

Le monde veut pas mal faire, mais c’est souvent des paroles poignards qu’il prononce. Parce qu’on aura beau se forger la plus grosse carapace, ça va toujours faire mal de se faire dire qu’on est pas normal.

Ça me dérange profondément, parce que ce qu’on souhaite à nos enfants, la plupart du temps, c’est de fitter dans la masse, en gardant un petit coté edgy, mais pas trop. On leur souhaite d’être assez cool pour s’intégrer facilement et d’avoir de la facilité à entrer en contact avec les autres.

Pis on sait très bien que la différence, ça met une distance dans les relations interpersonnelles. Surtout quand les humains en question ont cinq ans pis pas de filtre, dans l’expression de leurs questionnements. « Pourquoi t’es tout taché, mon ami? T’es sale? ».

En plus, on sait que ceux qui se taisent face à la différence ne le font pas nécessairement dans son dos. J’ai pas le gout de voir les gens se mettre à chuchoter sur son passage. J’ai encore moins le gout qu’il le voit, lui. J’ai pas le gout qu’il devienne un sujet de papotage, de suspicion, d’exclusion.

Dans le fond, ce qui me fend le cœur, c’est d’exposer mon enfant au regard des autres; aux petites violences quotidiennes de la société.

Parce que j’ai eu cinq ans, sept ans, douze ans. Et parce que je connais trop bien les conséquences à long terme de ces petits commentaires en apparence si anodins, j’ai le cœur en miettes.

Non, il va pas en mourir. Non, ça ne met pas sa vie ni son développement intellectuel en danger. Non, ma retraite est pas hypothéquée, pis j’ai pas à m’inquiéter de ce qu’il va advenir de lui après ma mort.

Mais mon fils est maintenant un enfant différent. Pis universellement, la différence, ça dérange.

J’aurai ben beau lui montrer des exemples de personnes ultra positives et groundées qui ont-elles aussi des taches sur la peau, j’aurai beau le préparer à répondre aux questions des curieux, j’aurai beau lui apprendre à se défendre sans violence, je sais que ce qui l’attend, c’est une route parsemée d’embuches dont je ne peux le protéger.

Fait que mon fils est différent, pis je l’ai compris dans la file d’attente d’une crémerie, en fin de semaine, quand un inconnu lui a demandé s’il s’était fait bronzer avec ses lunettes de ski.

J’ai compris que lui l’avais compris depuis un bout quand il lui a répondu, avec un aplomb impressionnant pour un coco de cinq ans :

-Non, j’ai des taches sur le visage et sur le corps. En zozotant, évidemment.

Pis qu’il est venu se cacher entre mes jambes, comme s’il avais besoin de moi pour le protéger.