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Selon une récente étude de l’Institut canadien d’information sur la santé, plus de la moitié des personnes âgées prennent des médicaments potentiellement inappropriés.

De plus, 60 % des résidants de CHSLD gobent des antidépresseurs. C’est énorme.

L’HOMME INVISIBLE

Remarquez, si j’étais dans un CHSLD, avec un bain par semaine et de la gibelotte trois fois par jour, je me gèlerais aussi la bine. À la morphine.

L’autre jour, à France Culture, le comédien français Jean-Pierre Bacri, que j’adore (et qui a eu 67 ans jeudi), parlait de la vieillesse.

« On dit qu’en prenant de l’âge, on devient plus sage, plus serein, disait-il. Mais ce sont des mensonges qu’on se raconte pour essayer de dorer la pilule. La réalité est que vieillir, c’est pas terrible. C’est une sorte d’exil. Tu disparais, lentement.

« Avant, je pouvais établir des contacts visuels avec les belles femmes que je croisais dans la rue, il y avait un jeu de regards, de séduction, c’était agréable. Maintenant, plus personne ne me regarde. Comme si je n’existais plus... Tu deviens invisible. »

Socialement, aussi, tu disparais, tu fonds dans les murs. Quand parle-t-on des vieux, de leurs problèmes ?

Dans les campagnes électorales, c’est tout, pour aller chercher leurs votes. Et même encore...

Vieillir, c’est comme un long fondu au noir au cinéma.

L’image s’efface, peu à peu. Jusqu’à ce que ce soit le noir complet. Puis le générique défile. Devant un public qui se lève et qui s’en va.

LA TOMBÉE DU SOLEIL

Regardez les noms que l’on donne aux résidences pour personnes âgées.

Les résidences Soleil. Bleu horizon. Jardin des sources. Château Bellevue. La rose de l’île. Les jardins de Jouvence. Ça ferait crier Bacri, j’en suis sûr.

L’autre jour, je suis allé au lancement de l’autobiographie de Jacques Godbout, De l’avantage d’être né.

« J’ai écrit ce récit de mémoire pour conjurer la peur d’une démence », a-t-il dit d’une voix chevrotante, devant ses enfants, ses petits-enfants et sa tendre moitié qui avait les yeux pleins d’eau. Ça m’a foutu un coup.

Qu’un être aussi lumineux, aussi curieux, aussi vivant envisage la tombée du soleil m’a profondément ému.

Mon ami Jacques a la chance d’être hyper talentueux, et de pouvoir transmettre ses souvenirs et ses réflexions par le biais de la littérature.

Mais qu’en est-il des autres ?

Ils vont emporter leurs souvenirs avec eux.

Comme le réplicant à la fin du premier Blade Runner.

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser.

« Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie. »

UN TOUR DE MANÈGE

J’ai 56 ans. Ce n’est pas très vieux, mais ce n’est plus très jeune. Je suis assis dans le petit train d’une grosse montagne russe, l’opérateur du manège a appuyé sur le bouton et je monte, je monte...

Pour l’instant, c’est agréable. Mais je sais que dans quelques années, je vais dévaler la pente que je suis en train de monter.

Et quand je regarde comment on traite les vieux, laissez-moi vous dire que je n’ai pas très hâte...