/misc
Navigation

Morte chez elle, sans que personne ne s'en rende compte

Coup d'oeil sur cet article

Il y a quelque temps, l’une de mes connaissances a dû quitter temporairement son logis à la suite d’une pathétique histoire de solitude dont la finalité est d’une tristesse absolue. La vieille dame qui habitait l’appartement du dessus est décédée chez elle sans que personne s’en rende compte avant plusieurs semaines. Le corps était dans un tel état de putréfaction que les voisins immédiats ont dû être logés ailleurs temporairement, le temps que le plancher soit arraché, refait, et que l’appartement soit nettoyé en profondeur. C’est justement pour éviter des situations aussi dramatiques et resserrer les fibres du tissu social que la Fête des voisins, qui sera célébrée samedi dans plus de 200 municipalités de la province, a été mise sur pied au Québec. Sauriez-vous le détecter si l’un de vos voisins était en détresse?

C’est Nadine Maltais qui a «importé» au Québec l’idée de la Fête des voisins, il y a 12 ans. Le concept est né en France après qu’Atanase Périfan, un conseiller municipal parisien, eut lui aussi découvert le cadavre d’une voisine âgée, décédée depuis plusieurs mois.

En entendant ce récit d’horreur, madame Maltais, alors coordonnatrice du Réseau québécois de villes et villages en santé (RQVVS), a tout de suite senti la pertinence de mettre en place une activité de réseautage entre voisins. L’objectif final: que l’on apprenne davantage à nous connaître et à prendre soin les uns des autres sans toujours compter sur l’État pour le faire. 

Protéger sa bulle

Faire la promotion de la Fête des voisins peut paraître à première vue bon enfant ou même jovialiste.

Avec les vies que l’on mène et les stimuli qui nous bombardent de toutes parts, on n’a pas nécessairement envie d’avoir à entretenir une conversation avec son voisin de palier lorsqu’on rentre du travail après une journée qui n’a pas toujours été comme on le souhaitait.

On n’a pas envie de prendre le risque de se faire raconter des futilités qui, non seulement ne nous concernent pas, mais ne nous intéressent pas.

En établissant un contact visuel ou, plus intense encore, une véritable relation, c’est comme si, à certains égards, on craignait d'être davantage envahi dans notre intimité, qui est déjà passablement agressée.

Et si on ne perdait pas au change, mais qu'au contraire on «gagnait» à au moins savoir qui vit à côté de nous.

Il semble que l’on ait plus que jamais besoin d’un véritable tissu social qui nous enveloppe de sa bienveillance.

Des indicateurs inquiétants

Quand on y regarde de plus près, l’activité œuvre sur un volet de notre société dont on a fondamentalement besoin: la solidarité sociale.

Lorsque l’on analyse l’indice de confiance généralisée, un indicateur qui vérifie la santé du tissu social dans une société, on constate que le Québec semble être une société négativement distincte en termes de rapports aux autres.

Seulement 36% des Québécois font confiance à la plupart des gens, ce qui est nettement en dessous de la moyenne canadienne. Ailleurs au pays, le taux de confiance des individus à l’égard de ceux et celles qui les entourent est de 54%!

«Si on n’est pas attaché aux autres, comment relever des défis collectifs, se mobiliser? En plus, avoir confiance les uns dans les autres, c’est bon pour la santé mentale!», allègue avec conviction Nadine Maltais. 

Chez nos aînés de 75 ans et plus, 28% n’ont aucun ami proche. Ce qui signifie qu'ils n'ont personne d’autre que des membres de la famille (quand ils sont présents) à qui se confier, demander de l’aide pour traverser une situation difficile. Dans le reste du Canada, ce pourcentage dégringole à 11%.

Je n’ai pas réussi à trouver d’explication crédible et scientifique pour expliquer ces écarts importants, mais quoi qu’il en soit, le constat n’a rien pour nous rendre fiers!

«Plus la solidarité est administrative, plus le désert affectif se développe» - Boris Cyrulnik

«Partout dans le monde occidental, l’individualisme est galopant et, par conséquent, le tissu social se troue. On ne peut pas demander à l’État, et à l’État uniquement, de prendre soin de nous. La Fête des voisins est l’un des moyens que j’ai trouvés pour que l’on sache qui habite autour de nous, pour tenter de développer un peu plus d’entraide, de partage et de bienveillance», résume Nadine Maltais en citant Boris Cyrulnik.

En effet, on est toujours volontaire pour dénoncer les ratés de nos gouvernements dans la prise en charge des malades, des enfants, des personnes âgées ou de quiconque envers qui le système n’a pas rempli ses promesses d’une bonne prise en charge. Et c’est non seulement légitime, mais crucial de manifester notre indignation lorsque notre filet social gouvernemental ne remplit pas son devoir.

Et nous? Si on prenait juste le temps de jeter un œil non intrusif, mais chaleureux, sur ceux et celles qui habitent la porte d’à côté, peut-être qu’il y aurait moins de gens totalement seuls... jusque dans la mort.