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Appauvrissement des travailleurs : le tripotage de chiffres

Save money for house property by businessman and woman
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Comme 82 % des femmes travaillent...

Statistique Canada compile les données historiques sans compromis et sans biais idéologique. Un organisme indépendant contrairement à d’autres organismes de recherche, chaires universitaires, médias, professeurs, chroniqueurs, etc. Dans les faits, Statistique Canada affirme qu’au cours des 40 dernières années, le revenu des travailleurs masculins a reculé de 5 % en dollars millésimés ou constants, c’est-à-dire qui tient compte de l’inflation, tel que signalé dans le texte d’Éric Desrosiers paru dans Le Devoir du 18 mai 2018 et intitulé : « Analyse. Les femmes ont empêché le revenu des ménages de reculer depuis 40 ans ». En 1950, la proportion des femmes âgées de 24 à 54 ans au travail était de 22 % contre 82 % en 2015. Aujourd’hui, les femmes au travail contribuent pour 47 % du revenu familial, soit presque la moitié. Même avec deux salaires, le revenu médian des familles après impôt a augmenté de seulement 13 % en dollars constants au cours des quarante dernières années. Cela ne fait que confirmer cette vérité : la classe moyenne s’effrite et leurs gains annuels stagnent alors que les revenus des nantis (gens d’affaires, médecins, professionnels, etc.) explosent, faisant grossir ainsi les inégalités économiques à des sommets historiques. Ceux qui disent que grâce à notre fiscalité, supposément progressive – ce qui est faux – les gouvernements peuvent mieux répartir la richesse sont des menteurs. L’évasion fiscale dans les paradis fiscaux et les nombreux abris fiscaux réservés aux riches rendent, je suppose, notre système fiscal plus progressif?

Arrivent alors les illusionnistes et les prestidigitateurs

Comme le patronat n’aime pas du tout que les gens sachent que le salaire du travailleur ordinaire a reculé au cours des 40 dernières années alors que l’on a assisté à une très forte croissance économique et que les gens d’affaires ont vu, eux, leurs rémunérations s’envoler, alors il fait appel à ses propres chercheurs, politiciens ou universitaires pour produire des études ou formuler des énoncés qui contrediront, de façon malhonnête, les faits. Il ne veut pas que les gens se braquent contre lui. Il faut faire accroire au monde qu’avec le temps, les écarts de revenus vont se rétrécir par magie, comme l’a fait Marcel Boyer, un universitaire de service rattaché à l’Institut économique de Montréal (IEDM), qui a largué cette perle dans une opinion publiée dans La Presse du 7 janvier 2008 : « Des inégalités temporaires ». Il faut juste être patient même si au cours des dix dernières années les inégalités sont devenues encore plus inégales. Une autre bonne était venue de l’ex-président du Conseil du patronat du Québec, Ghislain Dufour, qui avait accouché de cette facétie formulée en 1996 : « La distorsion entre riches et pauvres est en voie de se résorber » (La Presse, 15 janvier 1996). Et pourtant, rien n’est en voie de se résorber...

Pour faire illusion, prenons les revenus familiaux

Alors pour faire accroire que les ménages ont vu leurs revenus annuels augmenter au cours des 35 et des 40 dernières années dû au fait que maintenant les deux travaillent contrairement à un seul avant, Luc Godbout, l’universitaire répondant à l’appel, nous sort chaque année des études prétendant que la classe moyenne s’enrichit, même si dans les faits le salaire du travailleur ordinaire a diminué en 40 ans. Alors c’est simple : afin de créer l’illusion, prenons plutôt le revenu des ménages d’aujourd’hui dont majoritairement les deux conjoints travaillent avec le revenu des ménages d’il y a 35 ou 40 ans qui, alors, ne comptait qu’un seul revenu puisque c’était la minorité des femmes en couple qui travaillent.

Alors ça donne des légendes universitaires que l’on nous présente comme des études scientifiques qui disent la vérité comme celles publiées dans Le Devoir du 4 novembre 2014 et du 25 juin 2015 : « Au Québec, la classe moyenne se porte bien. Le déclin proclamé est un mythe, démontrent les chercheurs de l’Université de Sherbrooke » et aussi « Les chiffres décodés autrement. Et si les Québécois étaient plus riches qu’on le prétend? Le niveau de vie au Québec s’est accru considérablement si on tient compte de l’évolution des ménages, remarque Luc Godbout ». L’universitaire ne prend jamais les revenus individuels du travailleur ordinaire, mais bien le revenu annuel des ménages ou des familles qui, majoritairement, ne comptaient qu’un seul membre qui travaillait il y a de ça 25 ou 40 ans, qu’il compare au gain annuel des familles d’aujourd’hui qui, pour la majorité, les deux conjoints travaillent. Quelle farce grotesque!

Pourquoi les salaires réels diminuent-ils?

Le salaire réel des travailleurs régresse chaque année en raison de l’affaiblissement des lois du travail, de la sous-traitance, de la multiplication des emplois précaires et temporaires, de la venue en grand nombre de travailleurs étrangers qui poussent les salaires vers le bas, etc. Et les politiciens sont les premiers responsables de l’appauvrissement des travailleurs.

Au risque de déplaire à ces universitaires affranchis, je dois vous dire que je ne suis pas le seul à penser comme ça : « La proportion des emplois à bas salaire gagne du terrain. Le travail peu rémunéré représente 61 % du marché, soit plus qu’il y a 20 ans, signale la Banque CIBC » (Le Devoir, 29 novembre 2016). Et puis il y a l’Organisation internationale du travail (OIT) qui a affirmé ceci : « Les salariés perdent du terrain. Les travailleurs autonomes, contractuels se multiplient... » (Le Devoir, 20 mai 2015).

Et puis, il y a l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) qui a dit : « Le cumul d’emplois en hausse de 31 % (au cours des 10 dernières années, soit de 2004 à 2014). 177 000 personnes occupent au moins deux postes au Québec » (Journal de Montréal, 1er mai 2015). Et enfin, l’Association canadienne de la paie (ACP) qui mentionne ceci : « Plus du tiers des Québécois vivent d’une paye à l’autre » (Le Journal de Montréal, 6 septembre 2017). Tout le contraire de ce que dit le très émérite universitaire Luc Godbout. Pour lui, ce qu’avancent Statistique Canada, l’Institut de la statistique du Québec, l’Organisation internationale du travail et même la CIBC ne sont que des mythes?

« Les fonctionnaires ont vu leur salaire grimper de 4.4 pour cent en dix ans » (La Presse canadienne, 3 août 2016). Donc, dans les faits, ils se sont appauvris que nous mentionne l’Institut de la statistique du Québec. Alors, comment faire pour faire accroire au monde que ces derniers se sont enrichis? C’est simple : il s’agirait de combiner le salaire de deux types de travailleurs dans la fonction publique, soit ceux des commis d’État ordinaires et des médecins : « Rémunération des médecins. Hausse de 87.5 % (avant les primes et les frais accessoires) en 10 ans » (La Presse, 11 décembre 2015). Vous voyez bien, les fonctionnaires se sont enrichis considérablement au cours des dix dernières années. Facile de devenir comme certains universitaires!