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Elle ne mange plus ses émotions

Après une agression sexuelle, elle mangeait toute la nourriture qu’elle avait sous la main

Véronique Germain fait de la course chaque matin.
Photo Amélie St-Yves Véronique Germain fait de la course chaque matin.

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TROIS-RIVIÈRES | Une femme qui pouvait avaler jusqu’à neuf assiettes de nourriture en 20 minutes a dû se guérir des séquelles psychologiques de son agression sexuelle survenue 18 ans plus tôt pour soigner son hyperphagie boulimique et reprendre le contrôle de son corps.

Véronique Germain affiche une grande cicatrice sur toute la largeur de son ventre enflé. Un chirurgien lui a retiré un surplus de peau de 8,5 livres de l’abdomen, le 9 mai dernier. Elle a perdu 142 livres depuis sa chirurgie bariatrique subie au printemps 2015.

La femme de 40 ans souffre d’hyperphagie boulimique, un trouble alimentaire méconnu à travers lequel « manger ses émotions » prend une tournure extrême. Elle pouvait manger à en vomir le trop-plein de deux à quatre fois par semaine.

La femme de 5 pieds 4 en est venue à peser 312 livres et à porter du 4XL, avant de réaliser que la réconciliation avec son corps passerait par la guérison psychologique d’un viol survenu quand elle avait 22 ans.

Véronique Germain avant son opération qui lui a fait perdre 142 livres.
Photo courtoisie
Véronique Germain avant son opération qui lui a fait perdre 142 livres.

Ce constat est arrivé comme une tonne de briques en août 2013, quand elle a commencé une thérapie avec une psychologue spécialiste des troubles alimentaires.

« Je me sentais coupable. C’est ce bout-là de l’agression qui n’était pas réglé, même si je pensais que ça l’était », dit-elle.

Agressée

Véronique Germain a rencontré son agresseur il y a 18 ans, tandis qu’ils suivaient tous les deux des cours à l’Éducation des adultes. Ils s’étaient vus à quelques reprises autour d’un café ou en allant veiller. Ils s’intéressaient mutuellement, jusqu’au jour du drame. Il l’a alors invitée à aller marcher en forêt, puis l’a attaquée.

« Il a fallu que je retourne avec les policiers prendre des échantillons de sang et de sperme à terre, où ça s’était passé », dit-elle, songeuse.

Une trousse médico-légale avait été remplie dans les heures qui ont suivi et la police a rencontré l’agresseur. La victime explique toutefois avoir abandonné les démarches après que son avocat l’ait fait sentir honteuse.

« Il m’a dit que j’avais couru après le trouble parce que j’avais des sous-vêtements noirs. Maintenant, je comprends que c’était n’importe quoi. Mais plus jeune, je me sentais sale et je pensais que je ne méritais pas d’être aimée », confie-t-elle.

Elle a consulté à l’époque pour traiter ses angoisses, ses cauchemars et ses « flash-back », mais le sentiment de culpabilité n’avait pas été traité jusqu’au bout.

En transe

Véronique Germain s’est mise à porter des vêtements plus grands et ne se regardait plus dans le miroir.

Elle a commencé à se négliger et a fait une tentative de suicide. De fil en aiguille, les crises d’hyperphagie ont commencé insidieusement. Au début, c’était manger vite sans réfléchir. Quelques années plus tard, elle engloutissait neuf assiettes en 20 minutes dans un buffet à volonté, après une chicane avec son patron.

« Je tombais en transe. Je mangeais et je ne m’en rendais pas compte jusqu’à ce que je sois malade », dit-elle.

Elle mangeait la première chose qu’elle trouvait et l’aliment n’avait que peu d’importance. C’était pour se défouler. Ça pouvait être un plat de légumes si c’est ce qui était accessible vite, mais ça finissait plus souvent qu’autrement avec le salé, le sucré et le gras. Dans les dernières années, elle mangeait de la poutine trois fois par semaine.

Avec du recul, elle croit qu’elle cherchait peut-être inconsciemment à repousser les autres avec sa prise de poids.

Chirurgie

Le déclencheur de la reprise en main de Véronique Germain a été brutal. Une de ses proches a refusé qu’elle garde sa fille en lui disant que si l’enfant courait vers la rue, elle ne pourrait pas la rattraper. Elle l’a très mal pris sur le coup, mais lui dit merci aujourd’hui.

Elle était à plus de 300 livres, portait une taille 24 de pantalon, et du 4XL.

« Je n’ai pas vu l’évolution. On dirait que je me suis levée un matin et que ça m’a claqué en pleine gueule que j’étais rendue à ce poids-là », dit-elle.

Elle souffrait d’apnée du sommeil, d’asthme aggravé, elle avait des blessures sous les pieds, n’avait plus ses règles, attrapait tous les virus qui passaient et était à la limite de faire du cholestérol.

Son médecin lui a dit qu’elle ne se rendrait pas à 40 ans, au rythme où sa santé se dégradait.

Après avoir essayé plein de régimes par elle-même et être allée au gym sans véritable succès à cause de ses crises qui persistaient, elle s’est tournée vers la chirurgie bariatrique, subie le 28 mars 2015.

Perte de poids

Avec un estomac réduit comme celui d’un bambin, elle ne pouvait plus faire des crises alimentaires comme avant, car elle était pleine tout de suite et ça lui causait beaucoup de douleur.

Son hyperphagie ne sera jamais guérie à 100 %. Mais l’opération physique et les soins psychologiques lui permettent de contrôler ses rages de nourriture.

Sa cicatrice suite à son opération.
Photo Amélie St-Yves
Sa cicatrice suite à son opération.

Elle a perdu 130 livres dans les premiers huit mois, pendant lesquels elle s’est mise à la course à pied. Au début, elle courait 15 secondes et marchait deux minutes.

Véronique Germain a couru son premier cinq kilomètres officiel dans une course de groupe en mai 2016.

« Dans le dernier bout, il y a souvent des enfants qui viennent encourager leur mère ou leur père avec des pancartes où il est écrit de ne pas lâcher, qu’il reste juste 500 mètres ou 300 mètres. J’ai braillé tout le long », raconte-t-elle en riant. À l’automne 2017, elle a couru son premier 10 kilomètres.

Santé

Aujourd’hui, Véronique Germain se lève à 5 h 30 la semaine pour courir un 3 km chaque matin, et fait un 5 ou un 10 kilomètres le samedi.

Ses troubles de santé sont presque tous réglés, sauf l’asthme, qui précédait son obésité. Elle est cependant restée stérile, même si ses règles ont repris. Ç’a été un autre gros choc pour elle.

« Au début, je n’étais même pas capable d’aller voir des amies qui venaient d’accoucher, à l’hôpital. Mais maintenant, je suis correcte, mon deuil est fait », dit-elle.

Véronique Germain fait de la course chaque matin.
Photo Amélie St-Yves

Une autre étape difficile du cheminement a été les surplus de peau.

Pour être honnête, Véronique Germain se trouvait plus jolie ronde qu’avec un tablier, mais depuis sa chirurgie du mois de mai au ventre, une bonne partie de ce problème est réglé et elle ne s’empêchera pas de porter un bikini cet été.


Elle écrit un livre

Elle écrit actuellement un livre sur son histoire et continue d’alimenter régulièrement sa page Facebook Journal d’une hyperphagique, sur laquelle on peut la suivre.

Plus de femmes

L’organisme Anorexie et Boulimie Québec n’a pas de statistique sur l’hyperphagie boulimique, à part que deux hommes pour cinq femmes sont répertoriés. Le trouble n’est reconnu dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) que depuis 2013.