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Anthony Bourdain, l’artiste

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S’il y a une chose que je retiens d’Anthony Bourdain, c’est à quel point il avait compris que la nourriture est profondément culturelle. Ce que Bourdain a réussi à communiquer avec ses livres, ses émissions, ses articles, ses entrevues, c’est que les chefs sont aussi importants pour un pays que les cinéastes, les peintres, les écrivains ou les chanteurs. Et la meilleure façon de comprendre un pays, ses habitants, ses valeurs, c’est de manger dans ses plus humbles bouis-bouis ou ses plus surprenants bistros. Tout est là.

L’histoire, la politique, les valeurs, les tensions qui définissent un peuple se résument à un bol de nouilles en Asie, une poutine au Québec ou un steak saignant en Argentine. Alors oui, on peut dire qu’Anthony Bourdain a beaucoup fait pour le monde de la cuisine, mais aussi pour le monde de la culture en général.

DIS-MOI CE QUE TU MANGES

Il faut le faire : Anthony Bourdain a donné envie à plein d’Américains, accros aux hamburgers ou aux Kraft Dinner, de s’intéresser à la bouffe de rue d’Asie, aux excentricités nordiques ou aux habitudes flyées des Européens. Il a compris plus que quiconque qu’on ne connaît bien un individu que lorsque l’on comprend ce qu’il mange, pourquoi il le mange, avec qui et comment.

C’est pour ça que les nombreux voyages d’Anthony Bourdain à Montréal et à Québec étaient si importants. En se soûlant avec Normand Laprise ou en s’éclatant avec Martin Picard, il nous tendait aussi un miroir dans lequel se reflétait notre identité.

Si on mange des poutines au foie gras, ça dit quelque chose de nous, de qui nous sommes, de ce qu’on a dans le ventre. Et si à l’autre bout du monde, en Uruguay, on mange des tatous (armadillos), ça aussi, ça nous dit quelque chose sur ce peuple, cette culture.

Je n’ai jamais compris les gens qui levaient le nez sur « la bouffe », comme si c’était un art mineur.

Pour Anthony Bourdain, les chefs-d’œuvre n’étaient pas tous dans les musées, et les grands génies n’avaient pas tous un pinceau à la main.

LA CULTURE DANS L’ASSIETTE

Bourdain était un homme cultivé, amoureux des arts sous toutes leurs formes. Mais ce qui le passionnait le plus, c’était le cinéma. Il avait un faible pour le réalisateur hongkongais Wong Kar-wai (Happy Together, Chungking Express, In the Mood for Love). Et il était particulièrement fou du directeur photo associé à ces films : Christopher Doyle. Alors quand, en janvier de cette année, il est allé à Hong Kong (le royaume de la bouffe) pour une émission réalisée par son amoureuse Asia Argento et que le directeur photo était Christopher Doyle, il a vécu ce qu’il a décrit comme sa plus belle expérience professionnelle.

Ironiquement, l’épisode de Bourdain à Hong Kong a été diffusé à CNN le 3 juin, cinq jours avant qu’il se suicide. On y voit Bourdain, à bord d’un bateau dans la baie de Hong Kong, souriant à la caméra de Christopher Doyle. « Je vais sourire beaucoup pendant cet épisode », dit-il à la caméra.

C’est cette image-là que je veux garder d’Anthony Bourdain. Un homme heureux, réalisant le rêve d’une vie, avec la femme qu’il aimait, un directeur photo qu’il admirait, dans une ville trépidante. Entouré de beauté.