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De Charlevoix à Singapour, le Trump Show continue

De Charlevoix à Singapour, le Trump Show continue
AFP

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Après avoir torpillé le sommet des sept grands pays démocratiques du haut de son Boeing 747, Donald Trump est optimiste de bien s'entendre et d'obtenir un «deal» qu'il s'empressera de qualifier d'historique avec le dictateur d'un des pires régimes despotiques du monde. Les cotes d’écoute sont formidables.

Ce n’est pas mon habitude de commencer mes billets avec une note personnelle, mais j'ai eu un accès limité à la télé pendant ces derniers jours (Alléluia!) et je me contenterai donc ici de faire quelques commentaires un peu plus impressionnistes que d’habitude sur le sommet de Charlevoix, qui vient de s’achever, et celui de Singapour, qui est sur le point de commencer.

C’est bien connu, Donald Trump ne voulait pas vraiment aller à La Malbaie. Il souhaitait déléguer son fidèle et obséquieux second Mike Pence pour y figurer pendant qu’il se préparerait au sommet historique qu’il perçoit comme son ticket pour Oslo. Il s’imagine d’ailleurs déjà sans doute à la tribune des prix Nobel en train de déverser son fiel sur son prédécesseur en soulignant à quel point son Nobel à lui est tellement meilleur.

Trump ne souhaitait pas aller à La Malbaie pour des raisons compréhensibles selon sa façon de voir les choses. Ces sommets des grands pays démocratiques sont éminemment prévisibles, ce qui en fait de la mauvaise téléréalité, et les sept leaders se partagent en principe également la vedette, ce qui ne sied pas du tout à un personnage persuadé que la terre entière gravite autour de lui. Qu’à cela ne tienne, en retirant sa signature à peine sèche du communiqué final du G7 par un tweet largué de 10 kilomètres d’altitude, Trump reprenait contrôle du script. Ce qu’on retiendra de ce sommet, c’est son geste à lui. C’est lui qui a eu le dernier mot.

 

Une image marquante

On me dira que l’image marquante du sommet est celle où Angela Merkel, debout, foudroie Trump du regard pendant que ce dernier la regarde d’un air blasé, comme un jeune « tough » regarde la directrice de l’école en sachant bien qu’elle ne peut rien faire pour le discipliner. On me dira peut-être aussi qu’on retiendra l’attitude ferme de Justin Trudeau, qui promettait lors de sa conférence de presse finale que le Canada ne se laisserait pas intimider.

Pour l’ensemble du monde occidental, à l’exception des résidents de Trumpland (et j’inclus la majorité des Américains dans le monde occidental), l’image représente un président isolé qui a perdu toute capacité de convaincre ses alliés de tenir compte de l’intérêt réel des États-Unis, qu’il s’agisse de commerce ou de tout autre domaine. «America First» signifie bel et bien «America Alone» et ça n’augure rien de bon pour le monde ordinaire que Trump se targue de représenter.

Pour le président et ses fidèles partisans, par contre, ces images et ces moments forts ne feront que renforcer leur conviction que Trump est le premier président américain qui affirme véritablement le pouvoir des États-Unis sur la scène mondiale en refusant de jouer le jeu du compromis avec ses alliés. Au diable le «soft power»! Pour Trump, la seule façon pour les États-Unis de mener le monde est par la coercition. Pour résumer poliment ma pensée à cet égard, je me contenterai de dire qu’il a profondément tort. Quant à sa réplique à Trudeau, on y reconnait la marque du discours trumpiste. Il s’empare d’un grain de vérité sur les tarifs laitiers (oui, le régime de gestion de l’offre des produits laitiers est contraire à l’esprit du libre-échange et les Américains, qui ont aussi leur propres torts à ce chapitre, ont beau jeu de le souligner) pour justifier un assaut destructeur sur l’ensemble du régime commercial international et sur la norme de collégialité du G7. Si la guerre commerciale mène à la catastrophe économique que plusieurs craignent, il sera intéressant de lire dans les livres d’histoire trumpistes que c’est la faute aux producteurs laitiers québécois.

D’un sommet à l’autre

J’avais partagé ma réaction à la conclusion du sommet de Charlevoix en ces termes sur Twitter :

C’est quand même remarquable de voir un président américain, qui normalement devrait jouer (ou prétendre jouer) le rôle de «leader du monde libre», à la fois incapable de s’entendre avec les leaders élus des six autres grandes démocraties et entièrement optimiste quant à sa capacité de s’entendre avec le dictateur héréditaire d’un des pires régimes totalitaires du monde (sinon le pire). Non seulement Trump a rendu un immense service à Kim Jong-un en acceptant de le rencontrer sans conditions préalables, il est aussi probablement parvenu à le convaincre qu’il tenait absolument à le rencontrer en revenant aussi subitement sur sa décision de désinviter Kim qu’il avait subitement décidé d’accepter ce sommet au départ.

De surcroît, après l’échec du G7, Kim sait que Trump ne peut pas vraiment sortir de ces deux sommets avec deux échecs coup sur coup. Il sait fort bien que Trump brûle d’en venir à une entente avec lui et, comme le président a même souligné la semaine dernière que ce sommet pourrait n’être que le premier d’une série, il pourra s’en tirer avec une entente symbolique que Trump présentera comme un grand pas vers la paix et qui justifiera un assouplissement considérable des sanctions internationales contre le régime nord-coréen sans aucune garantie d’abandon vérifiable de ses armes nucléaires.

On verra bien où mèneront les pourparlers entre Donald Trump et Kim Jong-un. Malgré le contexte qui les rend problématiques, ces négociations ont du mérite. Il n’est même pas du tout impossible que des progrès réels soient accomplis. On y reviendra. Ce qui m’apparaît pourtant certain, c’est que si progrès il y a, celui-ci sera gonflé hors de proportion dans la rhétorique de Trump pour lui permettre de se donner l’aura du grand leader qu’il cherche désespérément à projeter depuis qu’il s’est autoproclamé seul au monde à être capable de trouver la solution à tous les problèmes.

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Pendant ce temps, ce qui était probablement la plus grande réussite de la politique étrangère des États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale, soit la solidarité des plus grandes démocraties libérales du monde en matière d’économie, de sécurité, de droits humains et, plus récemment, d’environnement, est littéralement en train de s’effondrer sous nos yeux. Mais Donald Trump et ses fidèles partisans n’en ont cure. En insistant lors du sommet sur la nécessité à ses yeux de réintégrer la Russie dans le club des grandes démocraties, il signale que la démocratie peut fort bien se passer de l’État de droit. Le grand gagnant dans tout ça, c’est Vladimir Poutine, qui n’a probablement jamais rêvé que son modeste investissement dans le vol de courriel et la propagande Facebook en 2016 allait lui rapporter tant.

Et si le régime despotique de Kim peut ramener la prospérité au nord de la péninsule coréenne et ainsi fournir au géant chinois un abondant réservoir de main-d’œuvre docile et à bon marché, pourquoi se formaliser des préoccupations de quelques «gauchistes» occidentaux pour les droits humains? Qu'importe, tant que les cotes d'écoutes sont bonnes....

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM