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Le jour où j'ai changé mon fusil d'épaule (G7)

Le jour où j'ai changé mon fusil d'épaule (G7)
JEAN-FRANCOIS DESGAGNES/JOURNAL

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Québec, avril 2001, Sommet des Amériques, j’ai 23 ans. Facebook et Airbnb n’existent pas. 

Sur Internet, des forums de discussion et des plates-formes se bâtissent afin de trouver des gens qui voudraient accueillir des militantes et des militants sous leur toit pendant la durée du Sommet.
 
Mon chum et moi décidons de nous inscrire. Nous sommes en fin de session universitaire, nos cerveaux bouillonnent, et nous avons envie d’élargir nos horizons en rencontrant de nouvelles personnes.
 
Nous habitons un loft sur la rue Champlain au Cap-Blanc (en face de la Garde côtière). Nous étendrons deux matelas de camping dans notre salon, des couvertures et le tour sera joué! Puisque les communications sur Internet ne sont pas tout à fait au point, nous n’avons aucune idée de qui débarquera. Nous nous attendons à des étudiants.
 
19 avril au soir, veille du Sommet, un taxi s’arrête devant notre porte : ce sont eux! Je regarde brièvement par la fenêtre de la porte et je vois un homme d’une cinquantaine d’années, costard et cravate, ainsi qu’une femme dans la soixantaine, robe longue et trench-coat vert forêt. Je regarde mon copain, médusée...
 
Suite aux convenances d’usage, l’homme demande à emprunter la salle de bain. Il y reste une vingtaine de minutes et ressort de là complètement transformé! Jeans, t-shirt, piercing, et bandana. Je m’esclaffe! Il est passé de conservateur à anarchiste en moins de deux!
 
L’homme nous explique que sa collègue et lui sont fichés. Ils se sont donc «déguisés» pour passer la frontière et ça a fonctionné. Ils viennent de Seattle et ont fait toute cette route pour manifester au Sommet des Amériques.
 
La femme nous explique qu’ils travaillent tous les deux pour un média alternatif, qu’ils sont des journalistes militants. Plus jeune, elle manifestait contre la guerre du Vietnam. Nous avons affaire à des gens d’expérience.
 
Ces trois jours resteront gravés dans ma mémoire.

Chaque matin, nous nous rendons sur les lieux des manifestations. Des milliers de personnes marchent et crient des slogans. Sur Dufferin, une barrière de métal, des policiers en grand nombre. Des hélicoptères sillonnent le ciel sans arrêt. Nous sommes en zone de guerre, ou presque!

Le soir, avec nos invités, nous nous retrouvons au loft et nous nous racontons notre journée. Nous regardons le téléjournal et constatons à quel point ce que nous vivons sur le terrain est différent de ce que les journalistes rapportent. On ne parle que des casseurs, de la violence des manifestants, du Black Bloc...
 
Je me fâche et j’affirme à mes invités que ces membres du Black Bloc et autres casseurs annulent en quelque sorte notre travail, qu’ils nous donnent mauvaise réputation et que leurs gestes biaisent la couverture médiatique : «Ils nous empêchent de parler des vrais enjeux!». Avec ma grande naïveté, je répète que «tout geste de contestation doit se faire dans la non-violence»...
 
La femme et l’homme se regardent, complices, et me posent la question suivante: «Les policiers, ils ont des matraques, lancent des gaz, des fumigènes et ils portent aussi de vraies armes. N’est-ce pas violent? Les inégalités que cause le système capitaliste, ce n’est pas violent?»
 
Je ne dis plus rien. «Cassée» comme dirait l’autre.
 
Quelques heures plus tôt, mon chum recevait une balle de caoutchouc. Il l’avait ramenée avec lui. Une espèce de machin blanc de la grosseur d’une petite boîte de conserve que l’on projette sur les gens grâce à un gun à air comprimé. Je me suis dit que je n’y retournerais pas ; trop dangereux.
 
Et là, j’ai compris.

J’ai compris les mécanismes de l’État policier, et j’ai surtout ressenti la peur. La peur comme moyen de répression d’une parole dissidente.

J’ai réalisé que si j’étais en désaccord avec l’État, je serais dans la merde parce que l’État est armé, et moi pas.
 
Depuis ce temps, je pense au jour où la condition des femmes pourrait reculer, où on nous forcerait à revenir à un rôle traditionnel, à celui d’un corps géniteur comme dans le bouquin La servante écarlate de Margaret Atwood.
 
«N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question.» a affirmé Simone de Beauvoir. Certains pays, voire certains États des États-Unis, remettent aujourd’hui en question le droit à l’avortement.
 
Et si ça se produit réellement chez nous, qu’allons-nous faire? Allons-nous demeurer cloitré.e.s de peur de nous faire matraquer, gazer, arrêter? À voir comment ça s’est passé ce week-end pendant le Sommet du G7, probablement.
 
Et ça, ça me fait beaucoup plus peur que le Black Bloc.
 
À la limite, l’existence du Black Bloc me rassure.
 
Et comme dirait l’auteur-compositeur-interprète de Québec Jérôme 50 dans sa dernière pièce on ne peut plus appropriée intitulée La hiérarchill : «Dans le piège du moule-moule-moule, je n’veux plus y aller Maman. Des gens bien serviles-viles-viles, m’ont fait trop pleurer Maman».